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Des piétons devant le Théâtre d'Eros, au Sud de Mumbai

L'Inde et le temps

4 min
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C’est mon cliché préféré : "Tu sais en Inde les gens n’ont pas le même rapport au temps.”

Des piétons devant le Théâtre d'Eros, au Sud de Mumbai
Des piétons devant le Théâtre d'Eros, au Sud de Mumbai Crédits : PUNIT PARANJPE - AFP

C’est mon cliché préféré : “Tu sais en Inde les gens n’ont pas le même rapport au temps.”  J’aime bien les clichés : ça manifeste un effort de systématisation, c’est déjà de l’universel, c’est de l’anthropologie populaire.  

Je suis donc allé en Inde avec ce cliché en tête. J’en avais un autre, d’ailleurs, je venais vérifier une intuition : nous avons, nous, européens, une proximité géographique particulière avec les Indiens, nous sommes des peuples péninsulaires, des habitants des deux grands sous-continents de l’Eurasie. 

Nous autres Européens, vivant dans un sous-continent guerroyeur et démantelé, dans une petite collection d’isthmes et de presqu’îles, dans un petit morceau mal refermé de la croûte terrestre, nous devions entretenir un rapport de jalousie avec cette terre promise de l’intégration régionale, avec le losange parfait de l’Inde. Et c’est la, précisément, à l’intersection exacte de diagonales de celui-ci, que j’ai passé une semaine. Dans une ville connue pour ses citrons, ses tigres et son Zero Mile Stone — le point zéro des routes de l’Inde. 

Je suis un peu un spécialiste de la modernisation — la modernisation de la France comme religion d’Etat, c’est l’un de mes sujets préférés.  Je crois que j’étais justement arrivé là pour servir de témoin à une expérience de modernisation. La ville était ainsi transpercée, partout, par les travaux de construction de son premier métro. Je ne sais pas à travers quoi on en creusait les fondations, mais les piliers neufs étaient toujours entourés par des cylindres cannelés qui évoquaient des colonnes grecques — comme si le métro générait ses propres ruines antiques. L’eau de la rivière qu’il était amené à franchir était presque morte et il était impossible de deviner dans quel sens s’épanchaient ses remous savonneux. 

La ville entière était d’une couleur, d’une époque indéfinissable

Plus généralement, sans doute à cause du régime des pluies — deux mois de mousson et dix mois de sécheresse — la ville entière était d’une couleur, d’une époque indéfinissable. Rien n’était précisément datable. Le béton avait la couleur de la terre séchée. Le grand stade à l’herbe sèche était vide mais en me baladant dans ses tribunes immobiles j’avais été ébloui, tout autour, par les sources vives et crépitantes des soudures à l’arc dans les immeuble voisins. L’eau du lac, autour d’un temple, était recouverte d’une cellophane d’eau croupie qu’on avait étirée, comme un film plastique, pour en faire le toit d’une grand centre commercial désespérément vide, mais dont on sentait qu’il pourrait survivre encore un millénaire à l’état de faillite — les poissons dans les bacs à pédicure atteignant peu à peu le stade de la spéciation.

Le seul bâtiment incontestablement récent que j’ai visité était le temple d’un branche théiste de l’hindouisme. J’avais pourtant été à la rencontre de la modernité elle-même, au septième étage d’un buildings municipal. L'ascenseur était en panne et j’ai du traverser deux immenses plateaux poussiéreux, comme des ruines suspendues. Je suis enfin arrivé devant l’écran géant de la Smart City, l’optimisation à distance et algorithmique de la ville alentour. 

La chose m’avait surpris : on klaxonnait beaucoup, en Inde. Pas de façon agressive, mais pour se signaler aux autres, comme si les cônes d’invisibilité des angles morts étaient des sortes de trompes à air. Ici, devant les écrans, entre les rangées de serveurs alignés, dans le cerveau de la ville intelligente, les carrefours étaient silencieux mais je n’étais pas certain qu’on obtiendrait jamais une intelligence collective supérieure à celle qui se déployait ici depuis plus de 5000 ans. 

J’ai vu un bidonville spécialisé dans le recyclage qui faisait presque un milliard de chiffre d’affaire par an. J’ai vu écrit : “Cancer du sang” sur l’un des néons qui tournaient dans la nuit tropicale. 

J’ai assisté à l’installation à la campagne d’une start-up spécialisées dans l’estimation à distance des dégâts des catastrophes naturelles dans le golfe du Mexique — les gens allaient passer leur journées devant des vues aériennes des banlieues américaines juste au-dessus de l’étable où un homme en tenue traditionnelle nourrissait des vaches. 

Tout ça manquait un peu de solennité normalement requise, en Occident : on modernisait ici dans le désordre, et comme de l’intérieur, de façon bizarrement organique. La modernisation s’intégrait trop bien au paysage et ne marquait presque aucune rupture. Le temps avait une souplesse que je ne lui connaissais pas.  

J’étais un peu perdu, en fait et pour me rassurer je mangeais tous les jours dans le même restaurant situé un peu en contrebas de la rue, un peu hors du temps, et brisant une galette d’une main hésitante pendant que l’Inde continuait à glisser doucement sous l’Himalaya.

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