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Un écran de contrôle numérique est visible, le 23 mars 2000 à la Maison de la Radio à Paris, dans les locaux de France Info

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Une partie de moi est restée en CM2 où elle continue à redouter le passage en Sixième et à préférer au passage du temps l’écoute en boucle des bulletins identiques.

Un écran de contrôle numérique est visible, le 23 mars 2000 à la Maison de la Radio à Paris, dans les locaux de France Info
Un écran de contrôle numérique est visible, le 23 mars 2000 à la Maison de la Radio à Paris, dans les locaux de France Info Crédits : JEAN-PIERRE MULLER - AFP

J’ai beaucoup écouté France Info. Depuis quasiment le tout début. Avec une telle amplitude horaire que je savais tout, tout le temps. Je me souviens que j’étais ressorti de ma chambre en janvier 1993 pour annoncer solennellement à mes parents qu’on venait de perdre un avion au-dessus du Mont Saint-Odile. 

J’écoutais la bourse, aussi, deux fois par heure, et je pourrais encore réciter le CAC 40 de ces années-là. Ce serait un poème un peu mélancolique. Ex-CAC des nineties, où sont tes années folles, disparu Pechiney, oubliés Rhône-Poulenc, UAP, Usinor. 

La seule chose qui m’ennuyait vraiment, avec la météo, c’était les taux de change. Mais j’avais trouvé une parade : je dessinais, jours après jours, la courbe du dollar sur une feuille quadrillée. La courbe était instable, décevante, autour des 5 Francs 80, mais je lui avais assignée une mission secrète, celle d’atteindre encore la barre des 10 Francs, comme en 1985. Je ne n’avais plutôt rien compris à la question des changes —  je savais tout au plus que ceux qui avaient la chance de voyager aux État-Unis, comme mon meilleur ami, revenaient avec des Levi’s et des photos d’eux en haut des Twins Towers : les deux jambes de cowboys de l’Amérique de Reagan. 

Le dollar a 10 francs : j’ai mis longtemps à comprendre que ça ne voulait pas dire que le franc était au sommet de sa gloire. C’était l’époque, d’ailleurs, où deux pièces étaient en concurrence, celle avec les grues, dessinée par le peintre Mathieu, et celle en deux parties, avec le génie de la Bastille au centre. Elle était prétendument incassable mais mon oncle – du genre à dire Mitran — était parvenu, en la pliant un peu, à en extirper le génie. Il est un peu arrivé la même chose à la grande fresque de Mathieu, ici-même, à la Maison de la radio : il en manque la partie centrale, il y a un trou dans le Placo.  

Le dollar n’a plus jamais atteint les 10 Francs mais il y a eu la guerre du Golfe. Ma maîtresse de CM2, un peu romantique, nous demandait d’écrire, en arrivant en classe, notre « pensée du matin ». C’était plutôt raccord avec le personnage : elle s'appelait Madame Rivière et il y avait dans son jardin un gigantesque  bassin en rocaille avec des carpes et des cascades. Trois bassins superposés, c’était un peu exubérant. Elle devait se ruiner en filtres et en pompes. 

C’est toujours étrange, l’intimité des grands personnages de son enfance. Quelques années plus tard, j’avais croisé ma maîtresse de CE2 au retrait des achats d’un hypermarché Carrefour. Elle était là avec son mari et sa machine à laver neuve. J’avais refusé de sortir de la voiture pour aller la saluer, c’était trop prosaïque. 

J’avais adoré le CE2. L’arithmétique et la grammaire. L’impression de toucher les fondations du monde. La conjugaison et la géographie. Les racines du temps et de l’espace. J’avais connu, d’ailleurs, le pire échec de mon parcours scolaire, mon seul zéro, à une épreuve sur les points cardinaux. Étant donné le nord, je ne voyais pas du tout comment compléter la suite. C’est mon père qui avait débloqué la situation en me disant de visualiser la France. J’avais justement une sorte de France en plastique transparent avec des trous à l’emplacement des villes. Je l’utilise encore, mentalement, pour savoir où sont l’est et l’ouest. 

Une partie de moi est toujours en CE2.  L’autre est restée en CM2 où elle continue à redouter le passage en Sixième et à préférer au passage du temps l’écoute en boucle des bulletins identiques. 0, 15, 23, 30, 45 et 52. Je peux encore réciter l’ancienne grille de France Info comme une sorte de poème. C’est le problème qu’on a rencontré, avec ma maîtresse de CM2. Elle aurait aimé que mes pensées du matin portent sur les feuilles mortes ou les bourgeons légers. Mais c’était plus fort que moi : je leur donnais la forme de flashs d’information. Les troupes terrestres engagées à Fallouja ont subi hier des tirs de mortier. Un missile Patriot a intercepté un Scud dans le ciel israélien. L’incendie d’un puits de pétrole a été signalé au Koweït. Je ne vois pas, encore aujourd’hui, ce que la poésie m’apporterait de plus. C’est peut-être cela, l’enfance : un état où chaque information apporte tout un monde avec elle.  Ou bien c’est cela une information : quelque chose qui fait croire à un enfant que le monde existe.

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