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L'ancien Premier Ministre Michel Rocard dans son bureau à Paris, le 22 décembre 2010.

Michel Rocard

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Là, soudain, ses yeux se sont mis à briller. Il nous a demandé si on préférait la réponse courte ou la réponse longue. On a dit : la longue. Il nous a prévenu : ça fera 45 minutes.

L'ancien Premier Ministre Michel Rocard dans son bureau à Paris, le 22 décembre 2010.
L'ancien Premier Ministre Michel Rocard dans son bureau à Paris, le 22 décembre 2010. Crédits : JOEL SAGET - AFP

Un jour j’ai croisé Raymond Barre à la BNF. Il sortait de l'ascenseur, il était tout petit et il se rendait à un colloque sur Kojève. L’inventeur de la fin de l’histoire et le meilleur économiste de France réunis au même endroit : c’était exceptionnel.

J’ai toujours eu beaucoup de respect pour Raymond Barre : ma grand-mère avait voté pour lui en 1988. C’est la seule barriste que j’ai jamais rencontrée et je suis content pour elle que Macron ait gagné : elle avait été privé de quelque chose en 1988 et elle aurait la chance, inespérée, de voir la France gouvernée au centre. Je la soupçonne, d’ailleurs — il faudrait que je l’interroge à ce sujet — d’avoir voté Lecanuet en 65. 52 ans de patience, quand même : merci Emmanuel Macron, merci pour elle.

Je suis allé cinq fois dans ma vie à Bordeaux et j’ai croisé Alain Juppé à chaque fois. À chaque fois : avant, pendant, après la présidentielle. Le type hyper impliqué dans sa ville. On sent qu’il veut faire payer aux français de ne pas avoir voté pour lui en les renvoyant à la disgrâce de ne pas être bordelais.

Villepin, je l’ai croisé ici-même, dans ce studio, ça ne compte, c’est un peu de la triche.

Mais ma meilleure rencontre avec un Premier Ministre, c’était avec Michel Rocard.

Il était alors ambassadeur des Pôles, fonction un peu étrange, et l’entretien avait été organisé par le magazine Usbek et Rica. Ça devait-être un an avant sa mort et on a eu un peu peur, au début, quand il a cru qu’on était Ouzbèke. L'Ouzbékistan, à moins d’imaginer une analogie entre la disparition de la mer d’Aral et la fonte du Pôle Nord, sortait un peu de son domaine de compétence. Il a fallu faire un peu de pédagogie pour le faire revenir vers nous, vers Les lettres Persanes dont Usbek et Rica sont les deux protagonistes, et vers l’objet de notre entretien : Comment pouvait-on être français ?

Là, soudain, ses yeux se sont mis à briller. Il nous a demandé si on préférait la réponse courte ou la réponse longue. On a dit : la longue. Il nous a prévenu : ça fera 45 minutes. On a dit oui quand même.

Et ça a été un moment prodigieux.

Je venais de publier un roman qui s’appelait L’aménagement du territoire et il était plus ou moins entendu que je jouerais le rôle du jacobin : mais enfin, Monsieur le Premier Ministre, le Minitel, le Concorde, le TGV, Elf-Aquitaine, Rhône-Poulenc, EDF, vous ne pouvez pas nier le rôle central de l’Etat dans la modernisation de la France !

Je n’ai à peu de chose près pas pu en place une.

Victoire du girondin par KO, triomphe inespéré de la Deuxième gauche sur un échantillon lambda, moi-même, de la Génération Mitterrand.

Chiffres à l’appui — notamment celui, assez spectaculaire, du nombre de policiers par habitants, hors de toute commune mesure, en France, avec n’importe quel autre pays du continent — l’ancien Premier Ministre de la France nous a expliqué calmement que la France était un pays colonial, à ceci près que sa colonie principale, c’était la province. Il avait évoqué aussi, pêle-mêle, le corporatisme des Grands Corps de l’Etat, ces modernisateurs ambigus, car tout imprégnés encore du féodalisme de la Robe, l’Académie Française, cette structure vestigiale de l’absolutisme, ainsi que cette perversion intrinsèque du capitalisme française, qui conduisaient des entreprises à utiliser la rhétorique de l'aménagement du territoire pour se lancer dans des concessions impossibles — l'électrification de la Bretagne, le désenclavement du Massif Centrale — afin de revenir au plus vite se placer dans le giron de l’état, ce régime déguisé de la faillite.

C’était passionnant. J’y ai repensé la semaine dernière en entendant un autre Premier Ministre, l’actuel, assurer le service après-vente des Accord de Matignon, négociés en 1988 par Rocard, accords d'autodétermination de la Nouvelle-Calédonie — la dernière colonie française.

Je me suis souvenu alors de l’endroit où Michel Rocard avait choisi de reposer : à Monticello, en Corse, en haut d’une falaise et en face de la France.

Il y avait, dans son bureau, des photos de lui en planeur. Sport qu’il avait beaucoup pratiqué, et qui a pour théâtre invisible une carte des vents, carte largement corrélées à la carte géologique, mais qui repose, c’est tout le charme du vol à voile, sur l’exploitation des singularité de celle-ci, comme les arêtes rocheuses ou les falaises, qui permettent de se désolidariser soudain du pays réel.

C’était comme s’il reposait là-bas, à Monticello, sur ces légères thermiques qui lui promettaient de continuer à s’élever toujours, loin des écrasantes masses d’air de l’état-nation.

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