LE DIRECT
Image dans l'espace, de la galaxie NGC 4490 réalisée le 28 septembre 2017 par l’Agence Européenne Spatiale (ESA), prise avec le télescope de la NASA/ESA.

Mourir sur Mars

3 min
À retrouver dans l'émission

La sécurité sociale, qui désignait autrefois le nom d’un gouffre financier, sera devenue une agence spatiale.

Image dans l'espace, de la galaxie NGC 4490 réalisée le 28 septembre 2017 par l’Agence Européenne Spatiale (ESA), prise avec le télescope de la NASA/ESA.
Image dans l'espace, de la galaxie NGC 4490 réalisée le 28 septembre 2017 par l’Agence Européenne Spatiale (ESA), prise avec le télescope de la NASA/ESA. Crédits : HANDOUT / ESA/HUBBLE - AFP

On a vu le syndrome de Kessler apparaître à la fin de l’année 90 dans les vues d’artistes de la planète Terre qui décoraient les kits de connexion à Internet : les arcs busqués du cyberspace, des calligrammes de 0 et de 1, reliaient les principales villes du monde, symbolisées par des arobases ; la Terre disparaissait, engloutie par les forces telluriques des forfaits de 3 heures, le ciel, arachnéen, ne laissait plus passer que des objets mathématiques.

Le monde entier dans une chambre

Le syndrome de Kessler, c’est précisément l’idée que le ciel, passé une certaine quantité d’objets en orbite, finirait par se refermer. Les satellites de télécommunication de l’âge d’or des autoroutes de l’information, lentement érodés par les rares molécules d’air encore présentes dans la très haute atmosphère, finiront par se démanteler, comme dans la fable de la montagne détruite par le passage millénaire d’un oiseau à son sommet. Chaque satellite détruit, comme le noyau cassé d’un atome de plutonium dans une réaction en chaîne, verrait alors ses débris croiser les orbites d’autres satellites, et en quelques années, les étoiles et la terre seraient à jamais séparées par un mur invisible, mais infranchissable — la probabilité de collision, pour tout nouvel objet lancé dans l’espace, tendrait inexorablement vers un. L’espace, malgré les combinaisons étanches et les habitacles sécurisés, serait redevenu mortel. Mais nous n’aurions, heureusement, plus aucune raison d’y aller, nous aurions le cyberspace, et les océans, comme des orbites basses et sécurisées, se laisseraient facilement parcourir par des fibres optiques et des répétiteurs, ces satellites du fond de la mer. Les pionniers du cyberspace, les vétérans de la bulle, les architectes de cette enclosure planétaire ont pourtant été les premiers à se lasser de ces fantasmes adolescents : le monde entier dans une chambre, la chambre entière dans une poche, la poche entière dans un implant, l’implant entier dans le point de dimension nulle de la singularité technologique. Ils sont revenus à des objets plus gros, des objets de leur enfance. Des objets d’avant l’âge de Kessler. Des ballons sondes et des avions supersoniques, des fusées et des stations martiennes.

La ville martienne d'Elon Musk

Elon Musk est l’un d’eux, et il vient de présenter son projet de ville martienne. Sa fondation est prévue pour 2022 et j’y croyais modérément, jusqu’à ce que je comprenne à qui la ville était destinée et qu’elle serait sa fonction véritable : ce sera le cimetière des baby-boomers aisés, une version, coûteuse et fun, de la future euthanasie universelle — cette ultime conquête de ceux qui auront fait tomber tous les tabous de l’ancien monde. Pour ceux qui ont ouvert les yeux au moment du lancement de Spoutnik, pour ceux qui sont entrés dans l’âge d’adulte au moment où Armstrong a marché sur la Lune, pour ceux qui entreront dans le quatrième âge en 2022, le voyage sur Mars, c’est la réalisation inespérée d’un fantasme d’enfance, en même temps qu’un protocole thérapeutique contre les troubles musculo-squelettiques et la dépression du grand âge. Le syndrome de Kessler sera devenu le nom d’un effet secondaire de ce grand protocole. Un risque toléré. La sécurité sociale, qui désignait autrefois le nom d’un gouffre financier, sera devenue une agence spatiale ; les hommes les plus fortunés se verront ainsi offrir un dernier choix rationnel : une mort longue et difficile, ici, ou l’espace comme soin palliatif, avec une chance, assez élevée, de mourir devant la beauté asphyxiante de la planète orange. Aucun vol retour ne sera jamais programmé. Mars comptera, un jour, comme un pays développé à la pyramide des âges posée sur la pointe, comme un pays développé devenu fou, plus de centenaires que la Terre, plus de milliardaires, aussi, qu’aucun pays du monde. Autrefois, les philanthropes trouvaient un sens à leur vie en sauvant une espèce animale en danger. On a longtemps cru que cette espèce serait la nôtre. Il est plus probable que ce sera la leur. L’argent et la mort, rougeoyants, là-bas, sur des visages de vieillards rivaux et athlétiques, seront concentrés, vus d’ici, dans un petit point lumineux et indifférent du ciel que les terriens ne commenceront à fixer que le jour où, les jambes lourdes et les mains maladroites, ils penseront à la mort — la mort, cette pathologie stellaire dont, devant les plans d’Elon Musk, on avait cru la Terre guérie.

Intervenants
L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......