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Milano, Civiche Raccolte D'Arte Museo Dell'Ottocento Villa Belgiojoso Bonaparte The Reader, 1864, by Federico Faruffini (1831-1869)

Naïveté du roman

4 min
À retrouver dans l'émission

L’art est intérieur au monde. Les personnages de roman lisent des romans.

Milano, Civiche Raccolte D'Arte Museo Dell'Ottocento Villa Belgiojoso Bonaparte The Reader, 1864, by Federico Faruffini (1831-1869)
Milano, Civiche Raccolte D'Arte Museo Dell'Ottocento Villa Belgiojoso Bonaparte The Reader, 1864, by Federico Faruffini (1831-1869) Crédits : DeAgostini - Getty

Il y a, dans Guerre et Paix, une mise en scène très singulière du livre, de l'objet livre et de sa fonction sociale. La princesse Marie, la sœur d’André, est retenue dans son domaine par une révolte de paysans, alors que les français sont tout proches. L’irruption d’un livre, l’un de ceux de la bibliothèque d’André, au lieu de déclencher la colère de classe attendue, joue alors un rôle étrangement apaisant, comme si le travailleur de la terre avait reconnu un frère dans le travailleur du papier : "Pour sûr, dit le grand moujik au visage rond en jetant un coup d'œil connaisseur sur les gros dictionnaires, ceux qui ont écrit ça ne se sont pas tourné les pouces."

Un art qui ressemblerait à la vie

On peut dire beaucoup de choses de Guerre et Paix. L'une des plus certaines, c'est que si l’art est une représentation de la vie, le roman de Tolstoï en est l’une des meilleures approximations connues. Un siècle et demi plus tard, l'écrivain américain Jonathan Franzen a retenté l'aventure du grand roman naturel, avec Freedom, publié en 2010. Je dis naturel, ce qui ne veut pas dire grand chose, mais c’est pour ne pas dire réaliste, car ce n’est pas exactement ça. Il faudrait dire naïf, en fait : l’idée d’un art qui ressemblerait à la vie. Avant Freedom, Franzen a d’abord écrit deux romans modernes, puis un classique immédiat, en 2001 : Les corrections. Une réussite incontestable, mais il restait encore quelque chose de l'appareillage moderniste de la littérature : des moments d'anthologie, des instants de bravoure, une façon spéciale pour l’auteur d’exister un peu trop, tous les chausse-trappes du roman légèrement trop conscient de lui-même, et presque trop heureux d’exister pour exister vraiment. On rattache d’ailleurs ce livre à l’école du maximalisme voire, parfois, du réalisme hystérique. Avec Freedom, on sent une volonté de créer un monument plus simple. L'image qui me vient, c'est celle du jeu de société Qui-est-ce? La jouissance qu'il y a à refermer une à une les petites fenêtres en plastique pour en revenir à un plateau de plus en plus simple. De moins au moins de personnages. Une intrigue purifiée, mais néanmoins, énorme, imposante — comme l’est, toujours, une vie humaine examinée en détail. C'est sans surprise, mais avec une grande satisfaction, qu’on voit apparaître soudain Guerre et Paix dans le récit. Au moment, précisément, où l’intrigue du livre, prend nettement forme. Elle, tournera, pour simplifier, autour d’un ménage à trois.

"Il n'y a pas de quatrième mur dans les romans"

Cette apparition du livre de Tolstoï est tout, sauf une distanciation : le livre apparaît car Patty, le personnage principal du roman, lit Guerre et paix. Et c’est elle, et non le romancier, qui remarque que les deux hommes de sa vie ressemblent au prince Pierre et au prince André : “L’effet que ces pages eurent sur elle, leur pertinence, fut quasiment psychédélique.” Ce psychédélisme ténu marque en fait une véritable sortie du dogme moderniste. Un dépassement des postures surplombantes, enveloppantes, un dépassement de l’idée que l’art est plus conscient que le monde, et donc que l’artiste, conscient de ses moyens, de sa technique, serait lui-même au-dessus de son art, et doublement hors du monde — fuite à l’infini un peu vaine de la littérature postmoderne. L’art, nous dit Franzen, de façon très nette, est intérieur au monde. Les personnages de roman lisent des romans. Ils peuvent comparer leur vie à celle d’autres personnages de romans. Franzen met cela en scène de manière particulièrement habile. Cette apparition de Guerre et Paix appartient à un chapitre un peu spécial du livre, écrit à la première personne par celle-là même qui a lu le livre de Tolstoï, Patty, à qui son thérapeute a suggéré de rédiger une autobiographie. Roman dans le roman qui sera lu, plus tard, par ses deux autres protagonistes, le mari et l’amant. Une mise en abyme, donc, mais intérieure à l’intrigue. Le roman est dans la maison de Patty, posé sur un lit, posé sur une table. Tout est posé sur la table. La mise en abyme, ce stridulent effet larsen de la littérature moderne, est en fait astucieusement désactivée. Il n'y a pas de quatrième mur dans les romans. Ça pourrait presque être une définition de l’art romanesque. On va au théâtre, on regarde des peintures, on est au cinéma. Mais lire d'une certaine façon, c'est plus automatique, plus naturel. On lit des romans, parfois, comme on pourrait lire des panneaux d'indication, des notices de médicament ou des textos sur son téléphone. Pour s’orienter, peut-être, pour aller mieux, sans doute, ou tout simplement car les mots sont apparus et que lire fait partie de nos tâches quotidiennes — du psychédélisme léger de la réalité. Le roman d'une certaine façon appartient au paysage normal du monde. C'est, d’une autre manière, ce qu’expliquait déjà Tolstoï en faisant figurer un livre dans son roman : la validation esthétique peut en passer par une reconnaissance, même grossière, du travail fourni. Quelqu’un a réfléchi à cette histoire, quelqu’un a travaillé à ce dictionnaire. L’auteur existe, mais il est au travail. Un travail dont Franzen spécifie le sens : il doit aboutir à la naturalisation du roman. À son admission calme parmi les objets naïfs du monde.

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