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Olafur Eliasson's Dnipropetrovsk Sunrise

Papes et empereurs

3 min
À retrouver dans l'émission

Deviens ce que tu es : pape, en ce début de troisième millénaire, cela demeurait encore un cran au-dessus, en termes de prestige, qu’oligarque ou que dirigeant politique.

Olafur Eliasson's Dnipropetrovsk Sunrise
Olafur Eliasson's Dnipropetrovsk Sunrise Crédits : SERGEY ILLIN / INTERPIPE STEEL / AFP - AFP

Peu après son passage devant Bill Gates, dans le classement Forbes des hommes les plus riches du monde, Jeff Bezos est devenu, consécration ultime, le héros d’un des mèmes de l’été.

Le mème mettait en scène deux photos du fondateur d’Amazon, prises à 20 ans d’écart. Sur la première, en 1998, un homme au crâne dégarni souriait timidement dans un grand pull informe. La légende disait : « Je vends des livres. » Sur la seconde, contemporaine, le libraire gêné avait pris 20 kilos de muscles, s’était rasé le crâne et fixait fièrement l’objectif derrière des lunettes d’aviateurs : « I sell whatever the fuck I want », disait la légende.

Deviens ce que tu es : le message n’avait jamais été aussi clair. L’homme dirigeait dorénavant, sur ses fonds propres, une compagnie spatiale privée, comme Elon Musk, l’un des autres héros de notre temps.

Même si, très vite, nos destins divergent, moi aussi, j’ai vendu des livres. Et quand j’étais libraire, on craignait beaucoup les dégâts qu’Amazon risquait de faire à la librairie indépendante.

On pourrait maintenant reprocher à Jeff Bezos de faire directement du mal à la littérature, en incarnant un personnage de roman un peu caricatural.

Un magazine m’a commandé, il y a quelques années — la Crimée était encore ukrainienne à l’époque — le portrait d’un milliardaire. On avait d’abord évoqué Elon Musk ou Jeff Bezos, mais j’avais hérité, un peu plus petit, d’un milliardaire ukrainien qui organisait chaque année une sorte de mini-Davos à Yalta.

Il y avait là, outre le couple Clinton et le général Petraeus, l’ancien directeur de la CIA, la quantité requise d’oligarques et de philanthropes. C’était assez intimidant.

Pour diverses raisons, je n’ai jamais écrit l’article commandé. Peut-être parce que mon premier roman s’ouvrait sur cette phrases : « Les milliardaires furent les prolétaires de la post-humanité », et que j’avais le sentiment d’avoir fait le tour du sujet.

Pour tout dire, je m’ennuyais un peu. Je me souviens ainsi que j’avais lu, au milieu des grands de ce monde — et de leurs illustres ancêtres, car nous étions à l’endroit même où s’était déroulé le célèbre sommet de Yalta — la longue interview que le pape François venait d’accorder à la revue Etudes. Une interview assez exceptionnelle, mélange d’humilité et de force spirituelle.

On s’est habitué, depuis une décennie, à lire ce genre de confessions, les secrets de travail et les conseils spirituels des milliardaires de la "tech". Ils se lèvent très tôt, mangent incroyablement bien et méditent un peu. Ils ont des visions, travaillent à leur salut et font la charité.

Le pape, pour le dire brutalement, les battait tous sur leur propre terrain.

Ces monachismes individuels, ces règles "pour soi seul" apparaissaient soudain un peu mesquines.

Oui, les nombreux oligarques présents voyaient leurs aventures un peu prolétarisées par ce destin exceptionnel.

Ce n’était plus le palais Livadia, autour de moi, mais Canossa — ce château devant lequel l’empereur était venu, en 1077, s’agenouiller devant le pape.

Deviens ce que tu es : pape, en ce début de troisième millénaire, cela demeurait encore un cran au-dessus, en terme de prestige, qu’oligarque ou que dirigeant politique.

Quelques-jours plus tard, je suis allé visiter l’usine sidérurgique ultramoderne de mon milliardaire ukrainien, à Dnipropetrovsk. Il faisait son travail de milliardaire à la perfection. En plus de ses occupations industrielles et philanthropiques, il était aussi mécène. Et il y avait, derrière l’usine, immense, sublime, pharaonique, un soleil doré de l’artiste Olafur Eliasson. On m’en a remis, au terme de ma visite — je n’ai jamais su si l’artiste avait autorisé une telle exploitation de son oeuvre — une version miniaturisée, assez laide, en plastique transparent, qui servait de multiprise pour câble USB d’ordinateur.

Le genre d’objet dont on trouve, sur Amazon, des milliers de références. Mais j’ai vérifié, le mien n’est pas référencé.

Non, Jeff Bezos, il existe encore des choses que tu ne vends pas.

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