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Le philosophe et mathématicien Blaise Pascal, autour de 1655, créateur de la première calculatrice et auteur de la loi physique dite de Pascal.

Pascal

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La question aujourd’hui n’est plus de savoir dans quel monde on vit, mais quelle est la théorie du complot la plus difficile à réfuter.

Le philosophe et mathématicien Blaise Pascal, autour de 1655, créateur de la première calculatrice et auteur de la loi physique dite de Pascal.
Le philosophe et mathématicien Blaise Pascal, autour de 1655, créateur de la première calculatrice et auteur de la loi physique dite de Pascal. Crédits : Three Lions / Intermittent - Getty

La théorie de la Terre plate est la théorie du complot à la mode, mais je reste attaché aux complots historiques, à ceux qui remettent en cause la chronologie officielle des événements du monde : l’idée de seconde humanité, par exemple, qui voudrait que la civilisation humaine ait déjà atteint un premier paroxysme, et que notre préhistoire soit le déclin de celle-ci, ou bien le récentisme, qui ne manque pas non plus de charme, en nous ramenant juste après l’an 1000 et en imaginant que tout le Moyen-Age serait un complot d’historien de la Renaissance, une pâle copie du monde antique.

Bien sûr ça résiste assez mal à l’examen : autant les avions ont bien l’air de voler en ligne droite plutôt que de suivre des géodésiques invisibles, autant les cernes du bois forment une chronologie irréfutable. Les dendrochronologues arrivent ainsi, en observant leurs espacements et leurs couleurs, à dire exactement à quelle date l’arbre a été coupé.

Les cinéphiles arrivent de la même façon à identifier la décennie ou l’année de tournage d’un film en regardant la cerne commerciale qui entoure les rez-de-chaussée des pâtés haussmanniens : des Euros à la place des Francs, le film est postérieur à 2002, pas de cigarettes dans les bars, le film est d’après 2007, des vendeurs de cigarettes électroniques partout, le film a moins de 5 ans. Des hand-spinner en vitrine : c’est le printemps 2017. La datation des films est une science exacte, indexée sur le renouvellement rapide des baux commerciaux.

Et puis soudain, l’anomalie, l’encoche inerte dans le bois du temps, l'apparition d’un glitch dans la matrice urbaine. Un glitch, c’est le nom de cette anomalie qu’on rencontre parfois dans les jeux vidéos, quand notre bras traverse un mur, qu’on s’enfonce dans le sol jusqu’au genou, qu’un ennemi abattu convulse anormalement : un très léger accroc dans la trame régulière du monde traversé, comme quand on épluche un œuf dur et qu’un morceau de blanc part avec la coquille — un étrange effet de réel de l’irréalité elle-même.

C’est une hypothèse sérieusement débattue par des philosophes et popularisée, notamment, par la femme en rouge dans le film Matrix, à la beauté toute logicielle et trop facilement duplicable.

Si notre univers était une simulation, nous pourrions justement le savoir à ces petites erreurs de code. Certains affirment par exemple que les paradoxes de la physique quantique seraient ainsi typique de ces astuces qu’on utilise en codage pour s’économiser des calculs fastidieux : inutile de calculer la texture des faces cachées d’un polyèdre, inutile de spécifier la nature d’un objet avant la réduction du paquet d’onde.

Le glitch s’est produit, pour moi, rue Lamartine, devant la vitrine ambrée d’une boutique d’informatique. Une anomalie flagrante dans la mise à jour de la texture urbaine. Le rideau de fer était baissé depuis toujours mais des livres et une affiche étaient restés prisonniers de l’espace intermédiaire. L’affiche montrait le visage de Pascal qui se détachait sur un hexagone noir. Il y avait, tout autour, les incunables bleu ciel d’une méthode de programmation oubliée, le Pascal, un langage de programmation dérivé de l’Algol, la langue informatique originaire, par l’informaticien suisse Niklaus Wirth au début des années 70, et qui connut son apogée dans les années 80, avant de devenir une langue morte.

Pas tout à fait une langue morte, d’ailleurs, mais clairement plus assez vivante pour soutenir l’existence d’une boutique spécialisée. Comme une vieille ligne de code oubliée, comme un rappel possible de la superficialité de notre couche physique par rapport à ces profondeurs logicielles oubliées, la pascalienne échoppe avait pourtant été conservée, mystérieusement intacte, à l’ère du cloud et des boutiques de coques pour smartphones.

Une plaque de marbre noir livrait son nom, écrit en lettres dorées : Institut Pascal, suivi de son numéro de téléphone — un numéro à 7 chiffres. Cela permet de dater l’officine : elle était au minimum antérieure à la réforme de la numérotation téléphonique de 1985. On a aussi gravé, en dessous, l’énigmatique mot « Mnémodyne ». Ce pourrait être un code, le mot secret, qui ferait éclater la matrice, comme la pilule rouge dans le film éponyme.

La question aujourd’hui n’est plus de savoir dans quel monde on vit, mais qu’elle est la théorie du complot la plus difficile à réfuter. La meilleure candidate me semble aujourd'hui l’idée que nous serions prisonniers à l’intérieur d’une simulation, une simulation que feraient tourner les disciples lointains d’un philosophe français du XVIIe siècle, l’inventeur de la machine à calculer et l’instigateur controversé d’un pari messianique.

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