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Emma Bovary, illustration de A.Fourie d'une édition de Madame Bovary de Gustave Flaubert (1821-1880).

Ping-pong avec le crime

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C’est une expression qu’on entend : la honte aurait changé de camp, la honte devrait changer de camp. C’est comme un ping-pong avec le crime.

Emma Bovary, illustration de A.Fourie d'une édition de Madame Bovary de Gustave Flaubert (1821-1880).
Emma Bovary, illustration de A.Fourie d'une édition de Madame Bovary de Gustave Flaubert (1821-1880). Crédits : De Agostini Picture Library - Getty

C’est une expression qu’on entend : la honte aurait changé de camp, la honte devrait changer de camp. C’est comme un ping-pong avec le crime.

Un ping-pong mais avec une balle immense : la balle emporte le filet et la table avec elle, la balle déforme l’espace-temps, troue le champ médiatique, la balle grossit tellement que même les joueurs gravitent désormais autour d’elle, et depuis si longtemps qu’on a du les remplacer et que c’est toute l’humanité qui défile ainsi, en deux camps distincts, de chaque côté de la table.

Les rôles ont évolué, en même temps que l’affaire grandissait. Plus de victimes, et plus de bourreaux, on est sorti du fait-divers, de la scène de crime — le trou noir d’une berline aux vitres teintées pendant le festival de Cannes, le chaos anonyme d’une chambre d’hôtel à Los Angeles — pour entrer dans le fait de société — les témoignages sur fond bleu des réseaux sociaux, les tribunes aux lignes claires des grands journaux — , plus de victimes et de bourreaux, mais l’humanité frappée tout entière d’un mal aussi commun qu’il est asymétrique, et dont l’économie contemporaine de la honte serait une tentative de mutualisation.

Dans l’encyclopédie des sentiments moraux que constitue le grand roman européen du XIX e siècle, la honte est presque absente.

L’honneur, lui, survit péniblement. Mais l’honneur, ce n’est pas l’inverse de la honte. C’est l’inverse de la honte seulement dans les romans, de plus en plus mauvais, où l’on se bat en duel.

Dans l’Europe tempérée du XIXe, le grand sentiment romanesque, c’est la fatuité. Et on l’obtient toujours de la même manière : ni par sa naissance, ni par ses mérites, mais par ses conquêtes féminines. La fatuité, c’est ce sentiment d’aisance presque surnaturelle qui succède à la timidité aussitôt la proie acquise — proie qui se doit de succomber à la honte.

Le couple fatuité/honte, au risque d’exagérer un peu, est antérieur au rapport homme/femme. C’est la monnaie qu’on s’échange, dans les rapports amoureux du roman du XIX e siècle — romans sans agresseurs et sans agressions, mais avec beaucoup de déshonneurs, pour une quantité d’honneur assez restreinte : Madame Bovary et Anna Karénine se suicident, mais ni Vronsky, ni Rodolphe, n’ont remporté leur duel, et le siècle littéraire s’achève sans héros.

Ou plutôt, avec Lord Jim, de Conrad, avec un héros poursuivi par la honte — celle d’avoir autrefois abandonné son navire en perdition. Mais la bizarrerie principale du roman de Conrad, c’est que cette honte conduit Jim, d’exils en exils, à un statut ambigu de roi indigène.

Le roman du XX e siècle va largement s’enfoncer dans cette brèche, entre culture rousseauiste de la confession — la honte vaincue par la luxuriance même de son exhibition — et restauration, plus ou moins consciente, d’une royauté perdue — celle de la fatuité, ce précieux colonialisme de l’âme, qui rend son possesseur si heureux, si léger, qu’il plane loin au dessus des contraintes morales du monde partagé.

Ce qu’on a appelé la libération sexuelle est peut-être une culture de la fatuité, une façon de repousser la honte dans l’ancien monde.

Si je m’en tiens à ce que connais, aux racines littéraires de la libération sexuelle, à ces auteurs dont le modèle pourrait être Henry Miller, ce qui me frappe, c’est leur incroyable fatuité, qui sonne étrangement, dans un monde dont ils exigent qu’il soit au plus vite débarrassé de la honte.

Laquelle les arrange au fond assez peu.

Or ce à quoi on assiste, depuis quelques temps, c’est au retour de la honte — et même à son retour concerté : on voudrait que la honte change de camp. Comme si la honte était soudain dotée d’une vertu spécifique : ce serait le seul sentiment moral capable de lutter efficacement contre la fatuité. Le côté négatif, c’est que c’est une conclusion un peu triste au cycle enjoué de la libération sexuelle, une conclusion étonnamment morale — le plus étonnant étant, en l'occurrence, qu’on ait pu croire aussi facilement ceux qui jugeaient la morale bien inférieure à la sexualité. Le bon côté, c’est que ça déplace le débat, d’un guerre entre les sexes à une lutte entre deux instincts moraux longtemps jugés complémentaires, la fatuité et la honte, dont il redeviendra au nouveau siècle d’imaginer les modalités d’une séparation rapide. D’une affaire complexe, on aurait alors basculé dans quelque chose de très simple : une scène anthropologique primitive, comme on aimerait en trouver dans les pages des romans, plutôt que dans les chambres d’hôtel.

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