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La Juine, près de Méréville, en Ile-de-France.

Rêve parisien

3 min
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Le siècle des Lumières a été une colonie périurbaine.

La Juine, près de Méréville, en Ile-de-France.
La Juine, près de Méréville, en Ile-de-France. Crédits : Régine Rosenthal/ Biosphoto - AFP

Pour retarder l’ennui inévitable d’un Paris-Orléans à vélo — une longue ligne droite à travers la Beauce monotone — la technique consiste à remonter la Juine, un sous affluent de la Seine, jusqu’à sa source, qui vient fendiller la plaine aux confins du Loiret et de l’Essonne. Il ne reste alors plus qu’une cinquantaine de kilomètres rectiligne avant la Loire.

C’est la plus longue diagonale de ville que je connaisse. On arrive à faire tenir Paris presque jusqu’à Etampes : en longeant l’eau, on s’assure en effet d’une certaine continuité, même minimale, du bâti, on glisse, sans s’en rendre compte, du monde des résidences principales au monde des résidences secondaires, les boulangeries sont peu à peu remplacées par des distributeurs automatiques de pain, des abribus esseulés qui n’ont jamais connu le frisson commerciale des publicités pour de la lingerie rétro-éclairées, tiennent lieux d'infrastructure — mais c’est encore Paris, la mégalopole aux longs cils aquatiques. 

Les châteaux sont relativement nombreux : on doit-être ici à moins d’une journée de carrosse du Faubourg Saint-Germain.

Le siècle des Lumières a été une colonie périurbaine.

La plupart ont été logiquement requalifiées en institution psychiatrique, à destination des grand brûlés du rêve pavillonnaire. Je me suis perdu, un jour, dans l’une d’elles. Toutes les fenêtres du château, très délabré, avaient été murées et des bâtiments modernes avaient été construits dans les lointains de son parc. Il y avait des statues en marbre érodé un peu partout et les folies entre elles y prenaient un sens tout particulier.

C’était très effrayant. On entendait presque les cris des patients qu’on y avait lobotomisés autrefois. L’endroit mettait vraiment mal à l’aise. J’étais dans un poème de Baudelaire, dans son Rêve parisien

“Des nappes d'eau s'épanchaient, bleues / Entre des quais roses et verts, /Pendant des millions de lieues, /Vers les confins de l'univers”

J’ai une théorie, à ce propos, sur la folie de Baudelaire, ce parisien paradoxal, maudissant sa ville et déménageant plusieurs dizaines de fois sans réussir jamais à lui échapper. Le père de Baudelaire était très vieux à sa naissance, plus de 60 ans. C’était un homme du 18ème siècle, et plus précisément un peintre amateur de fêtes galantes. C’est cela, je crois, qui retenait Baudelaire prisonnier. Il était prisonnier des tableaux de son père, de cette lointaine ceinture verte qui encercle aujourd’hui la capitale, et où s’est joué, je crois, une partie du destin de notre monde. 

La modernité a d’abord été un phénomène périphérique.

La révolution industrielle est née ici, dans ces fabriques que des nobles passionnés de chimie se sont fait construire au fond de leurs jardins à l’anglaise, et où ils ont retrouvé et amélioré les techniques de la porcelaine chinoise — on s’est beaucoup moqué du 18ème siècle, le siècle des salières en formes de bergers, sans réaliser que c’était dans ces objets faussement kitsch que l’Europe avait mis le meilleur d’elle-même, et dépassé pour la première fois la Chine dans les branches cassantes de l’arbre des technologies.

Ce saut dans le grand arbre de l’inconnu technologique — ce seront bientôt les coiffes des missiles balistiques qu’on fabriquera en céramique — s’accompagne d’un petit sursaut de peur, d’hésitation devant la nature sublime, terrifiante de cette révolution industrielle dont on peut encore tenir, entre deux doigts, les anses délicates, devant cette modernité qu’on peut encore abandonner, sur un coup de tête — le bris d’une tasse dans une crise de luddisme domestique, la chute d’une monarchie par la révolte des petits artisans du Faubourg Saint-Antoine contre un roi serrurier. 

C’est ainsi qu’on verra les fausses ruines se multiplier dans les parcs — ces fabriques parodiques qui plutôt que de servir à fabriquer des porcelaines cassantes se veulent des représentations, anticipées et romantiques, d’un paradis aux usines détruites. 

À quelques kilomètres des sources de la Juine, tout au bout de la première mégalopole d’Europe, après avoir laissé la N20 depuis longtemps — depuis, précisément, que j’avais tourné à droite à la station Total d’Arpajon, petite rotonde anonyme et iconique de Jean Prouvé, l’un des quatre cavalier du modernisme — je suis ainsi arrivé devant les ruines truquées du parc de Méréville, à la frontière de l’Essonne et du Loiret — à la frontière élastique du passé et du futur, dans l’anneau d’irisation où les Lumières, indécises, ont disposé autour d’elle des ruines insouciantes et songeuses.

J’aurais pu renoncer à Orléans et rester là pour l’éternité.

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