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La Guerre des Mondes

Spielberg prix Nobel de la paix

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Je pourrais — je souhaiterais — réserver mes larmes aux films de Spielberg.

La Guerre des Mondes
La Guerre des Mondes Crédits : United International Pictures (UIP)

Nous sommes en 2017 et Steven Spielberg n’a toujours pas obtenu le prix nobel de la paix.

Je me souviens d’une photo de Spielberg en vacances, il y a quelque années. C’était en Toscane, je crois, il était en famille et il y avait Drew Barrymore, sa filleule, la petite fille de ET. Le réalisateur tenait à la main une petite caméra : il tournait, tout simplement, un film de vacances. C’était assez ironique pour celui qui était devenu mondialement célèbre avec un film de vacances qui virait au film catastrophe, mais ce n’en était, peut-être, que plus spielbergien. S’il devait réaliser un biopic autobiographique, ce pourrait être la scène finale : Spielberg, cinéaste de la recomposition familiale.

La scène initiale serait beaucoup plus dure — mais au fond, pas tellement. Ce serait une scène de divorce. Ou plutôt une scène de dispute. Un enfant témoin d’un scène de dispute. Tout le génie de Spielberg tient à cela : il considère qu’il n’y a rien de plus grave au monde qu’une cellule familiale qui se décompose. C’est sans doute un peu exagéré, pour ne pas dire réactionnaire. Sauf que la totalité du cinéma de Spielberg est une illustration de cette intuition première, de cette scène primitive.

Spielberg est un réalisateur familial et on n’imagine pas à quel point.

La concurrence mémorielle est au coeur de son oeuvre, mais ce n’est ni la Shoah, ni l’esclavage, ni la guerre de 14, ni celle de 39 qui gagne. Le pire souvenir de l’humanité sera toujours le même : c’est un enfant qui assiste impuissant au divorce de ses parents. Cela semble la seule chose que Spielberg soit capable de regarder. Même l’invasion extraterrestre de la Guerre des Mondes ne fait pas dévier son regard. L’humanité risque de disparaître mais Spielberg fait le point, avec une obstination incroyable, sur une cellule familiale en danger. Et quand on en arrive au terme de l’Histoire, la seule chose qui compte, à la fin de AI, c’est que l’enfant-robot puisse revivre une journée, une seule, avec sa mère disparue. Et cela donne la plus grande scène de jugement dernier de l’histoire du cinéma, la seule scène de résurrection qui vaille.

Cette obstination à ne pas regarder plus loin que la cellule familiale atteint même, dans Munich, son point de bascule, quand le chef du commando vengeur, recruté par une Golda Meir presque maternelle se refuse, in fine, à intégrer l’une de ces cellules familiales hypostasiées que sont toujours les états-nations. Le pessimisme politique du panoramique final est, à ce sujet, d’une radicalité absolue, quand la caméra passe, par-dessus un jardin d’enfant dépeuplé, du siège des Nations-Unis au World Trade Center. La seule nation qui vaille, le seul rempart valable contre le mal, l’unique hors-champ de la politique est, une nouvelle fois, la cellule familiale primitive, que le film situe à Brooklyn.

Ou dans n’importe quelle banlieue du monde, comme quand on comprend, à la fin du premier Indiana Jones, que l’Arche d’Alliance sera mieux préservée dans un entrepôt anonyme que partout ailleurs — que l’Arche d’Alliance se trouve partout où il existe une famille heureuse.

Si je devais donner comme ça une définition de mon âme je dirais : spielbergienne : toutes ces choses me bouleversent. Je pourrais — je souhaiterais — réserver mes larmes aux films de Spielberg.

On m’objectera que j’ai sans doute été industriellement programmé à cela : Spielberg fait des films à peu près depuis ma naissance, et je suis l’objet de l’une des plus belles manipulations marketing de l’histoire d’Hollywood.

La critique française, d’ailleurs, s’est longtemps trompée sur Spielberg, le trouvant individuellement trop naïf et industriellement trop manipulateur. Et si c’était précisément l’inverse ?

Spielberg, c’est un projet de réforme anthropologique porté par une grande naïveté industrielle.

Cet agaçant cinéaste devenu milliardaire serait devenu, sans que cette critique n’y prenne vraiment garde, exactement l’inverse : un milliardaire qui réaliserait des films.

Pas n’importe quel milliardaire, donc, mais un milliardaire philanthrope.

Et pas n’importe quels films non plus, mais des blockbusters, soit d’énormes machines qui reposent sur ce que le monde a de plus fragile : sur les yeux humides des enfants et des adolescents, sur leur cerveau plastique.

Il se pourrait dès lors que ce philanthrope parvienne à ses fins. Car aujourd’hui, alors que lui a l’âge d’être grand-père, ceux à qui il a inlassablement répété que la cellule familiale était la source unique du bien et du mal, ceux-là ont maintenant des enfants.

Nous sommes tous, aujourd’hui, dans le film de vacances de Spielberg, ou nous essayons d’y être. Il nous arrive même de croire, et c’est un sentiment que nous lui devons, que la catastrophe est derrière nous car nous sommes devenus meilleurs.

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