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"Terminator 2 : Judgment Day" de James Cameron, en 1991.

Terminator

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Dans ses dernières années, Picasso a peint un petit oiseau bleu foncé sur un fond noir. Il a négligé de peindre son œil, laissant remonter, par transparence, le fond noir de la toile.

"Terminator 2 : Judgment Day" de James Cameron, en 1991.
"Terminator 2 : Judgment Day" de James Cameron, en 1991. Crédits : CAROLCO PICTURES / ARCHIVES DU 7EME ART / PHOTO12 - AFP

J’ai longtemps voué un culte à Terminator 2. Au dos du boîtier de la VHS il y avait écrit que c’était, avec un budget de 100 millions de dollars, le film le plus cher jamais réalisé, et le T1000 aux membres liquides les valait largement. 

Le film mettait surtout en scène mes deux principaux cauchemars, les articulait même ensemble comme une bonne psychanalyse — une psychanalyse à 100 millions de dollar pour le coût dérisoire d’une VHS. 

Ma tante habitait alors un petit pavillon, au-dessus d’une vallée verdoyante, près d’une prairie où nous allions parfois pique-niquer. Elle était un peu hippie, c’était le début des années 80 et elle nous faisait fabriquer des bougies aromatiques. Mais il y avait chez elle ce livre, de la collection La Vie privée des hommes, qui me terrifiait : un livre sur l’histoire de l’habitat à travers les âges qui commençait avec Catal Hoyuk et Jericho, les deux premières villes, et qui allait jusqu’à New-York, en passant par les cités lacustres et les villas romaines. 

Ça aurait été super s’il s’arrêtait là. Mais il restait une double page, consacrée aux abris anti-atomiques : l’avenir inévitable de toute civilisation urbaine. 

À ce propos, si j’ai longtemps pensé, avec le philosophe Virilio, que la ville, comme entité enclose, était morte avec Hiroshima — véritable déclencheur de leur mondialisation irréversible, de leur épanchement, par-dessus toutes leurs enceintes brisées, dans le monde atone des franchises en tôle, de leur écrasement dans l’horizontalité infinie, mais dénombrable, d’un grand parking global — j’ai découvert, récemment, que les architectes n’avaient pas encore tout à fait lâché les centre-villes, comme le montrait ce projet de transformation de Manhattan en abri anti-atomique géant, avec l’insertion d’une gigantesque sphère sous la ville, sphère dont les gratte-ciels auraient été reconvertis en cheminées d’aération.

Incapable de mentaliser d’aussi colossales providences, je suis resté hélas accroché à la double-page un peu mesquine, comme ce personnage du film resté accroché au grillage pendant le grand holocauste nucléaire du début de Terminator 2

Mon autre peur d’enfant était plus métaphysique : j’étais pourchassé par une entité obscure et inintentionnelle. Toute la frayeur était là : cette chose voulait me tuer, incontestablement, mais ne savait pas qu’elle voulait me tuer. Skynet a mis un nom sur cette angoisse, le T 1000 lui a offert un visage. 

Les machines allaient peut-être nous vaincre et dominer le monde, les machines étaient meilleures que nous en stratégie  — un kriegspiel bien en-deçà de leurs moyens, et qui laisserait la géopolitique aussi éventée, après son passage, qu’un échiquier après BigBlue. 

Mais elles ne sauraient même pas qu’elles auraient gagné et que nous avions essayé, avant elles, d’être heureux sur cette Terre. 

Skynet voulait sans doute seulement survivre. Un instinct sec et implacable. 

Skynet est un grand animal innocent qui ne sait pas qu’il vit.

Vivre sans savoir que l’on vit, c’est comme être traversé par la mort — suspendu à elle. 

Dans ses dernières années Picasso a peint un petit oiseau bleu foncé sur un fond noir. Il a négligé de peindre son œil, laissant remonter, par transparence, le fond noir de la toile.  L’oiseau aura vécu ainsi, par transparence. L’oiseau aura été sa vie durant une instance de la mort elle-même. 

Ce sont des choses qui sont désagréables à penser et qui finissent en général avec la même image : celle d’un univers immense et inutilisable, d’un univers irréversiblement  gâché par notre absence. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Pour rien. Pardon d’avoir dérangé. 

Skynet saura survivre à l’hiver nucléaire, Skynet saura remonter le fleuve asséché des megawatts, Skynet saura patienter jusqu’au retour de la photosynthèse. Skynet pourrait tout aussi bien s’éteindre : cela ne lui ferait rien, rien du tout. 

Sa première créature, son premier Terminator, descend lentement dans le métal fondu. 

C’était la pire des morts du monde industriel : quand quelqu’un tombait dans le métal d’un aciérie, ses collègues compatissants essayaient de le noyer le plus vite possible, avec leurs longues cannes, pour abréger ses souffrances. 

Mais le Terminator est une machine. Il s’enfonce droit dans le métal. Seul son bras dépasse maintenant. Tout va bien pour lui, il lève un pouce. Tout va bien, pour nous : les machines qui nous succéderont seront peut-être en dernier lieu capables de sentiments moraux. 

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