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Tom Cruise dans le film "Top Gun", réalisé par Tony Scott, sorti en 1986

Tom Cruise

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Tom Cruise, ce n’est pas exactement un homme, c’est quelqu’un qui joue qu’il en est un.

Tom Cruise dans le film "Top Gun", réalisé par Tony Scott, sorti en 1986
Tom Cruise dans le film "Top Gun", réalisé par Tony Scott, sorti en 1986 Crédits : Copyright Paramount Pictures / Allocine

Le fondement de notre monde, ça a longtemps que les Américains étaient bons. Mais on n’a jamais su, cependant, si Tom Cruise était bon, et c’est un vrai problème.

L’Angleterre de la Réforme avait particulièrement bien réussi à séculariser le paradis et l’enfer : on enverrait les mauvais éléments au bagne en Australie et les plus purs, dont il est toujours pénible d’obtenir l’obéissance, iraient dans le Nouveau Monde. Hollywood a repris l’idée : ses héros formeraient des saints sécularisés, des hommes petits et simples appelés à devenir exemplaires. Un flic divorcé, dans Die Hard, pourrait ainsi retenir in extremis des avions de s’écraser le jour de noël. La trilogie Die Hard avait quelque chose d’évangélique, elle a donné naissance à un homme nouveau. Un homme capable d’affronter le monde moderne, de lui opposer son corps obstiné : dans les gaines de ventilation, sur les tapis roulants, pieds nus sur les éclats de verre, c’était un corps de souffrance, c’était un chemin de croix. 

John McClane était notre Christ aux outrages. Mais il triomphait, précisément en opposant sa nudité à ses ennemis surarmés : contre la fausse tour de contrôle cachée dans un chapelle, et qui ressemblait à Rome, telle que Luther l’avait vu — les ors et l’encens remplacés par les pupitres high-tech —, contre les mini-uzis et les lance-roquettes, Bruce Willis opposait sa seule présence charnelle invincible.  John McClane, c’est cet homme qui court seul sur la piste un flambeau à la main quand tous les autres systèmes ont lâché. John McClane c’est cet homme en apparence désarmé, mais qui possède une arme scotché à son dos nu, comme s’il l’avait incorporée, comme si son corps était l’arme lui-même. 

La trilogie Die Hard est une sorte de catéchisme. L’imitation de John McClane suffit à nous rendre meilleurs.  À chaque situation difficile, je panote à droite et à gauche, à la recherche d’une solution : “réfléchis, réfléchis John McClane”. J’ai appris à sourire, aussi, devant l’adversité, un sourire en coin, les mains croisées derrière la tête, en répétant le mantra : “Yippee-Ki Yay, Motherfucker”. Je vis peu de situations de stress extrême mais je n’ai pas de doute sur le fait que cette réplique saura m’en libérer. C’est la version hollywoodienne de l’encrier que Luther aurait lancé au visage du diable. Le message de Die Hard ressemble à celui de la Réforme : c’est par sa pratique individuelle qu’on parviendra à se sauver, c’est tout seul, sans médiation, grâce à sa ténacité compacte et à son obstination aventureuse, qu’on parviendra au salut.

L'individualisme n’est pas la négation de la morale, c’en est la quintessence. Les années 80 sont à cet égard cruciales, car elles voient apparaître un autre type de héros — une autre interprétation, plus ambiguë, de la doctrine individualiste. Tom Cruise est né au cinéma en position d’archange. Son corps, dans Top Gun, est un F14 invulnérable. L'individualisme n’est pas le fondement moral de la société américaine, il en est l’apothéose. L’Amérique est grande car elle peut mettre à la tête de ses meilleures armes des individus instables et jaloux de leur liberté — des Mavericks. 

Toute la carrière de Tom Cruise — sa carrière cinématographique comme sa carrière médiatique — est une réflexion sur les limites morale de l’individualisme. Tom Cruise joue toujours le même rôle : celui de quelqu’un qui veut s’en sortir à tout prix. Qui n’a pas d’autre morale qu’une morale d’emprunt : imiter ce qu’on attend de vous, devenir, en tant que star ou en tant que barman, le modèle archétypal d’une réussite éclatante. John McClane était un héros à imiter, Tom Cruise est un héros qui imite.  Ce n’est pas exactement un homme, c’est quelqu’un qui joue qu’il en est un.  C’est Hollywood qui s’interroge, devant nous, sur les limites morales de l’individualisme. Deux ans après Top Gun, en 1988, on retrouve Tom Cruise, dans le film Rainman. Il est importateur de voiture. Par n’importe quelle voiture : des Lamborghini Countach — l’équivalent routier d’un F14. C’est une façon astucieuse de camper le personnage de Cruise : flamboyant, insouciant, frimeur. Le film, on le sait, le confrontera à sa fragilité. Celle de son frère autiste. C’est la dernière tentative, en fait, de moraliser Tom Cruise.  Mais il est impossible, en voyant apparaître la voiture rouge, de ne pas penser au diable — cet autre produit d’exportation de l’Italie catholique. Tom Cruise, comme prêtre raté devenu scientologue, c’est une défaite de l’église. Comme individu sans projet moral, c’est une défaite de la Réforme. Et c’est peut-être, enfin, comme star immense sans films la hauteur de son ambiguïté morale, la première défaite d’Hollywood.

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