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Etudiant de l'Université de Mannheim, Allemagne

Un roman de campus

4 min
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En ce jour de rentrée universitaire, je vais me replonger, 17 ans en arrière, à l’époque de ma première rentrée universitaire.

Etudiant de l'Université de Mannheim, Allemagne
Etudiant de l'Université de Mannheim, Allemagne Crédits : Thomas Lohnes - Getty

J’ai rejoint, à la rentrée 2000, l’UFR de philosophie de la faculté de Rennes 1. Pour des raisons qu’on disait politiques, la philo avait été détachée du reste des sciences humaines et installée, à l’est de la ville, dans le campus de Beaulieu, avec les disciplines scientifiques. Il s'agit peut-être là d’une légende urbaine : mon cousin, étudiant à Rennes, fait en effet remonter le schisme aux manifs anti-CPE, quand je l’attribuais moi à la loi Devaquet ou à mai 68.

Une vie étudiante coupée en deux

Reste la réalité de cette séparation, de cet exil des philosophes. La vie étudiante en était littéralement coupée en deux. Le campus de lettres, c’était la gauche, c’était Vincennes, c’était Berkeley. C’était les autocollants pour la Palestine et pour la Bretagne indépendante collés absolument partout, c’était l’amour libre, la liberté du monde, les lendemains qui chantent. Enfin c’est ce que j’imaginais, depuis l’autre côté de la ville, depuis le campus de Beaulieu où je vivais. Un grand campus en béton brut, arboré, plein d’écoles d’ingénieurs et de tours-laboratoires aux façades recouvertes de fresques expressionnistes et de murs d’escalades. C’était un campus à l’américaine mais j’avais l’impression, plutôt, de vivre en RDA. Il n’y avait pas le métro, encore, et les seules rencontres possibles, le Check-point Charlie, pour les étudiants des deux parties de la ville, c’était les bars de la rue Saint-Michel, la rue de la soif. Je n’y suis pas allé une seule fois — trop urbain, peut-être, trop loin, aussi, et un peu trop joyeux par rapport à mon état général. Déjà la cuisine commune de ma cité U, c’était au dessus de mes forces. Je préférais aller au RU, dès l’ouverture, manger des frites, relire Kafka, aller dormir. Avec le recul, je m’aperçois que j’étais assez déprimé. Qu’on était tous assez déprimés, d’ailleurs, tous les étudiants de philo, perdus au milieu des sciences dures, avec des idées plutôt vagues du monde, de leur avenir et de l’utilité réelle de notre discipline. Structurellement déprimés, déprimés par le paysage et d’être retenus ainsi en périphérie du monde.

Des keffiehs pour contrer le froid

S’il y avait eu un calcul politique, il avait fonctionné : aucun de nous n’avait spécialement l’air d’un leader étudiant, ni d’un leader tout court, d’ailleurs, et si certains portaient des keffiehs, c’était essentiellement parce qu’il faisait froid dans les amphis. Ajoutez à ça une tension interne à l’UFR, réfrigérante — beaucoup de nos profs ne se parlaient plus — qui opposait les tenants de la tradition continentale à ceux qui tentaient de convertir, depuis ce bastion un peu celtique, la France à la philosophie analytique. J’hésitais alors entre les deux mondes, l’océanique un peu sec, mais sympathiquement dépressionnaire — j’ai des souvenirs émus d’une lecture de Kripke sur les cailloux craquants d’une terrasse — et le continental — j’adorais le cours du lundi matin sur la troisième critique de Kant, plein de montagnes sublimes et d’Edelweisd si belles et si symétriques qu’elles devaient nous faire douter de l’inexistence de dieu. Quand je me baladais le dimanche dans le campus désert au milieu des marécages qui servaient de laboratoires de biologie et que l’air était plein de l’odeur de moisi des bibliothèques vides, j’étais d’humeur plutôt continentale.

La mélancolie et le béton brut

Mais ce qui m’est resté, aussi, de mon année mélancolique sur ce campus breton, de mes vingts ans un peu évidé par ce paysage de ville fantôme, c’est un goût paradoxal pour la science et pour l’architecture moderne, pour le béton brut, pour ses toits terrasses pluvieux dignes de Frank Llyod Wright, pour ses plans-masses énigmatiques — ce n’est plus tout à fait Beaulieu, dans ma mémoire, c’est une citée aztèque, pétrifiée et lugubre, mais pleine de bas-reliefs et de sculptures cyclopéennes — un sphinx de béton gardait ainsi l'entrée de l’UFR. Je me souviens que j'avais assemblé, sur le linoléum bleu de ma chambre, une sorte de plan-relief de la citadelle engloutie fait à partir des petits carrés de bétons que j’avais récupéré parmi les rebuts d’un laboratoire de résistance des matériaux. De la fenêtre de ma chambre je voyais aussi une grande antenne. J’ai compris, très récemment, que c’était celle du CCETT, le laboratoire de télécommunications où a été conçu le Minitel. Ce serait, dix ans plus tard, le sujet de mon premier roman. Ce qui en fait, techniquement, un roman de campus, et qui vient sauver de la ruine générale mon année universitaire 2000-2001.

Chroniques

8H55
3 min

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Les Trois minutes des partenaires : Lundi 18 septembre 2017
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