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Donald Trump, à la fête organisée pour le nouvel An, en Floride, le 31 décembre 2017

Un soap opera

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À retrouver dans l'émission

Disney a racheté la partie fiction de la Fox mais Rupert Murdoch a gardé les droits sur son meilleur personnage

Donald Trump, à la fête organisée pour le nouvel An, en Floride, le 31 décembre 2017
Donald Trump, à la fête organisée pour le nouvel An, en Floride, le 31 décembre 2017 Crédits : NICHOLAS KAMM - AFP

La guerre et le divertissement. Les deux choses se mélangeaient plutôt bien, en fait, dans la télé de mon enfance.  La Cinq avait l’éternité pour elle et l’éternité c’était des séries interminables ponctuées, une fois par décennie, par des guerres zéro morts — des guerres plus douces encore que la paix. J’avais ainsi accueilli l’invasion du Koweït comme un événement particulièrement divertissant. 

Je me rappelle de mon oncle qui dit, devant la petite télé sur le frigo de mes grands-parents : les américains viennent d’envoyer un porte-avion. J’avais vu ici-même le reportage de lancement d’une nouvelle voiture appelée Clio, et les deux récits tendent à se confondre.  Le journaliste avait dû dire, à un moment, que c’était la muse de l’histoire. C’était cela, l’histoire : quelque chose qui donnait son nom à une voiture. 

Grandir dans les années 80 c’était cela — la paix non comme période historique mais comme plateau définitif. Il y avait eu le temps mais nous l’avions escaladé, il avait basculé sur sa tranche et l’état de paix était insurmontable — une décennie dressée au-dessus du temps comme un allemand de l’Est en pull violet et mauve sur le mur de Berlin, une décennie comme un grand trait vertical sur une frise chronologique.  

La guerre, c’était le portrait d’un aïeul casqué dans l’escalier de la maison de mes grands-parents. La guerre était d’un autre temps.  Au pire, c’était un événement annuel : la sortie automnale du jeu Call of Duty. Le seul que j’ai failli ne pas terminer, d’ailleurs, c’est celui de 2015, Black Op 3 : il était sorti un peu avant le 13 novembre et les armes automatiques avaient perdu cette année-là leurs charmes habituels.  Je viens de terminer celui de 2017. J’y ai retrouvé, dans la grande mission ardennaise, en me battant au milieu des rochers antichars moussus et artificiels, quelque chose de gracquien. 

Le Gracq d’Un Balcon en forêt et de la guerre comme montée de sève d’un printemps mécanique. La première fois que j’avais essayé de le lire, c’était dans la file d’attente pour aller voir l’expo Georges de la Tour au Grand Palais en 97 — c'était le livre de ma sœur. J’avais trouvé ça illisible, alors. Le train mettait vingt pages à quitter Paris et la dislocation ferroviaire de la ville m’avait paru plus fastidieuse encore que le grand serpentin de la culture. J’ai fini par adorer ça, pourtant. Cette façon de faire des phrases grammaticalement complexes, impossible à lire trop vite mais qui donne l’impression, une fois comprises, que l’idée a été dite entière, a survécu à la parole, que l’image a été transplantée encore vive du cerveau de l’écrivain à celui du lecteur.  

Il y a quelque chose de Colette, aussi, dans cette vision de la guerre — Colette, le grand écrivain du printemps comme cérémonie païenne.  Un printemps en automne. Ça pourrait être une définition de la guerre. Une rage beaucoup trop grande à rentrer dans l’hiver. J’ai fini Le rivage des Syrtes juste avant le 11 septembre. Ça ne parlait justement que de cela, du désir de guerre. J’avais passé l’été à voir monter la guerre avec ravissement. 

J’avais un peu lu Bataille et Sade et j’idolâtrais secrètement la violence.  Le 11 septembre m’a brutalement ramené à la raison. La guerre était redevenue un élément probable de notre cosmologie et je ne voulais plus que finisse le grand été 45. J’ai eu des montées d’angoisse en m’endormant avant la guerre d’Irak.

J’ai eu peur, encore, à l’automne 2016, avec l’élection de Trump. Mais tout est finalement rentré dans l’ordre, ces derniers jours, entre deux invectives à Kim Jong-un. J’ai compris soudain la nature de tout ce spectacle : ce n’est pas une tragédie, mais un soap opera, il y aura tous les jours des rebondissements spectaculaires sans que cela ne change rien, au fond. 

Trump, c’est Victor Newman, dans les Feux de l’amour. Un très bon personnage, un patriarche terrible, un dieu de l’Olympe en colère mais qui laissera Genoa city finalement intacte. C’est Obama, étrangement, qui fait office de grande figure tragique. De Cléon empêtré dans sa propre ligne rouge — ce point de non-retour qui devait décider d’une intervention en Syrie en cas de bombardements chimiques. Les lignes rouges, le président Trump, égaré dans un soap interminable, en franchit dix par jours, mais pour des raisons scénaristiques qui n’ont depuis longtemps plus rien à voir avec la géopolitique.  Disney a racheté la partie fiction de la Fox mais Rupert Murdoch a gardé les droits sur son meilleur personnage — la partie information du groupe étant de loin la plus féerique.

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