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Plusieurs milliers de manifestants, dont des lycéens et étudiants, défilent le 31 janvier 2005 à Paris à l'appel de la CGT, du siège du Medef vers l'Assemblée nationale, pour dénoncer le contrat première embauche (CPE) examiné par les députés.

Un social-traître

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Notre professeure de Français nous trouvait dangereusement apathiques.

Plusieurs milliers de manifestants, dont des lycéens et étudiants, défilent le 31 janvier 2005 à Paris à l'appel de la CGT, du siège du Medef vers l'Assemblée nationale, pour dénoncer le contrat première embauche (CPE) examiné par les députés.
Plusieurs milliers de manifestants, dont des lycéens et étudiants, défilent le 31 janvier 2005 à Paris à l'appel de la CGT, du siège du Medef vers l'Assemblée nationale, pour dénoncer le contrat première embauche (CPE) examiné par les députés. Crédits : PASCAL PAVANI - AFP

Mon lycée était en zone périurbaine. Cela veut dire à la campagne, en fait. Quand Le Péril Jeune est sorti, nous n’en revenions pas qu’il existe des lycées où on pouvait, après les cours, aller dans des cafés. Il n’existait pas de café, dans mon village. Je retrouvais mes amis sur la place de l’église, et on fumait des cigarettes. Il y avait aussi un lotissement en construction à côté du lycée. Les travaux avait pris du retard : l’un de mes meilleurs souvenirs de classe, c’est d’avoir vu une charpente se monter, puis être démontée, et refaite. Je n’ai jamais compris pourquoi, mais ça avait permis aux herbes folles de monter à plus d’un mètre sur la parcelle voisine. Ceux qui s’asseyaient là, le midi, devenaient invisibles.

Herbe et extrême-droite

Je n’ai disparu qu’une fois dans les herbes folles. Mon meilleur ami avait fabriqué un bang avec un bouteille de coca, un tube de stylo et un marqueur coupé. Un bang, c’est un narguilé primitif, destiné à accroître les effets du cannabis. Ca peut ressembler, si on veut, à un soliflore amélioré : c’est ce qu’avait réussi à faire croire mon ami à sa mère, qui venait de découvrir l’objet dans son sac à dos. Il aurait même réussi à lui faire croire — c’était, à sa manière, une sorte de génie — qu’il le lui avait confectionné pour la fête des mères. Toujours est-il que je ne l’ai essayé qu’une seule fois, avant sa confiscation. C’était juste avant un cours d’histoire et j’associerai à jamais la montée du nazisme en Allemagne à la terrifiante poussée paranoïaque qui m’avait alors saisie. Bilan positif, malgré tout, de cette expérience : j’ai arrêté toute prise de drogue et je n’ai jamais voté à l’extrême-droite. Ce qui, avec le recul, n’était pas absolument acquis. Je me souviens d’un nouvel an où nous étions allé sonner chez des voisins, qui nous avaient accueilli très agréablement, mais qui semblaient, dans leur maison bizarrement décorée, pleine de statues de Jeanne d’Arc et de fanions douteux, plutôt commémorer les 60 ans du Reich que les 1996 ans du Christ. Notre professeure de Français, qui nous trouvait dangereusement apathiques, l’avait bien compris ; elle avait entrepris de réveiller nos consciences politiques en nous montrant le documentaire que Chris Marker avait consacré à l’année 68 : Le fond de l’air est rouge. De mémoire, le film faisait de 1968 l’an zéro d’une révolution mondiale manquée, mais manquée de peu. La musique était cool, et c’était, c’est vrai, très exaltant.

Sartre et la manif contre le CPE

Ce que je n’ai pas dit, c’est que la forte consommation de cannabis de notre lycée, situé, je le rappelle, en zone périurbaine, créait tout un tas de tensions, liées à la présence de beaucoup d’argent liquide dans les poches des dealers de l’établissement. Qui venaient, étrangement, de la partie péri plutôt que de la partie urbaine du département. Partie urbaine qui venait, régulièrement, récupérer son dû en rackettant ces dealers-paysans. Il y a eu, un jour, l’agression de trop, et le déclenchement d’une manifestation spontanée sur la grande déviation qui menait au lycée. C’était l’occasion rêvée de rater les cours ; j’y suis donc allé. L’un des mots d’ordre, j’en ai peur, était de réclamer la mise en place d’un système de vidéosurveillance. Notre professeure de français avait clairement échoué. La ville, habitée par mes anciens camarades, devenus de jeunes parents, vote à droite pour l’éternité. Et j’ai entamé, loin d’elle, une délicate carrière de social-traître. Ainsi, dix ans plus tard, alors que je lisais, pour un projet de roman oublié, la biographie de Sartre écrite par BHL, et qui montrait, dans son édition de poche, le vieux philosophe travaillant à la Coupole, j’avais trouvé amusant d’aller continuer ma lecture là-bas. Idée stupide : lycéens et étudiants manifestaient ce jour-là contre le CPE et je me suis retrouvé enfermé, derrière le rideau de fer du bastion sartrien assiégé, avec tout un peuple de retraités plus désemparés que ne l’avait jamais été Billancourt. Pire, j’ai été interviewé par une reporter de France Bleue qui faisait alors un reportage, assez ironique, j’imagine, sur les réactions du quartier aux exactions des manifestants. Je me suis toujours demandé si le coup de poing que j’avais reçu, place d’Italie, quelques jours plus tard, alors que je filmais les émeutes pour une amie artiste, n’était pas un peu mérité.

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