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Le comédien-clown Pierre Etaix, en tant que Yoyo le 3 décembre 2012 au cirque Bouglione à Chatou.

Une attaque de clown

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J’étais cet été chez ma belle-mère, à l’étage, quand je l’ai entendue repousser, avec élégance, une attaque de clown.

Le comédien-clown Pierre Etaix, en tant que Yoyo le 3 décembre 2012 au cirque Bouglione à Chatou.
Le comédien-clown Pierre Etaix, en tant que Yoyo le 3 décembre 2012 au cirque Bouglione à Chatou. Crédits : FRANCOIS GUILLOT - AFP

C’était le jour du marché dans son petit village. L’homme qui avait sonné s’était présenté comme un clown, et il avait déroulé toute l’histoire de son cirque, en insistant spécialement sur la catastrophe de juillet, quand une rafale, au Havre, avait fait s’effondrer son chapiteau. Par miracle celui-ci était alors vide et aucun enfant n’était mort. C’est à ce détail que j’ai commencé à douter de mon clown : certes, les enfants, c’était sa spécialité professionnelle, mais en même temps, en cas d'effondrement de chapiteaux, ceux-là me paraissaient protégés par leur petitesse. Mais il racontait tellement bien son histoire que je ne suis pas intervenu. Il en est ainsi arrivé, peu à peu, à la raison de sa présence : un problème, évidemment de fourrage et de petits poneys laissés affamés par ce soudain chômage technique.

Le spectacle des visites à domicile

Je ne sais pas si vous êtes allés, récemment, dans l’un de ces petits cirques qui sillonnent l’été les littoraux français, mais cette question de la nourriture des bêtes en constitue l’une des attractions principales : il y a parfois un magicien, mais pas toujours, parfois un dromadaire ou un lama, ou bien un yack, qui mange évidemment beaucoup, mais qui participe rarement au spectacle. Car ce qu’il y a, toujours, c’est une collecte pour la nourriture des animaux pendant l’hiver. C’est à ce point devenu un classique du cirque contemporain que je pouvais, après tout, créditer mon clown au chômage d’être en pleine représentation : une vision évidée, simplifiée, essentialiste de son activité. Du cirque déconstruit. Ma belle-mère l’a finalement repoussé, de façon très courtoise, mais j’avais l’impression d’avoir assisté à un joli spectacle. Honnêtement, je ne me suis pas montré à la hauteur de cette petite comédie sociale quand j’ai eu affaire, récemment, à un éblouissant trio de ramoneurs, que ma compagne avait eu le malheur de laisser entrer dans notre appartement. Ils étaient accompagnés d’un enfant mais c’étaient eux qui, à peine entrés, s’étaient empressés, en voyant, aux jouets éparpillés sur le sol, à qui ils avaient à faire, de nous renvoyer à la scandaleuse dimension dickensienne de notre existence, en faisant pleuvoir, à peine entrés, une suie noirâtre et très certainement amiantée au milieu de la chambre de nos filles : n’avions nous pas honte de les faire dormir là ? Je vous passe les détails de la scène, les chèques déchirés, les yeux lourds de l’enfant ramoneur, le doudou panda de ma fille devenu intégralement noir, tout ça sous le regard omniscient de notre assureur, qui, malgré toute sa bienveillance, ne pourrait rien pour nous, en cas de sinistre, sans l’attestation qu’eux seuls étaient capables de nous remettre. Honnêtement, si le théâtre bourgeois existe encore, j’ai assisté à son chef-d’oeuvre, et j’ai même eu la chance de monter sur scène.

Quand tombe le quatrième mur de la cellule familiale

Troisième et dernier acte : j’ai découvert, hier matin, que mon existence privée avait été le théâtre d’une autre opération de mise en scène. Le décor est-le même que celui du premier acte, et comme là, je ne suis pas sur scène, je me cache quelque part dans la maison de ma belle-mère. La porte est ouverte, et l’unique acteur présent, c’est cette fois ma fille aînée. Elle est toute seule, dans l’entrée. On reconnaît bien ses bottes. Je dois être dans la cuisine, juste à côté, car elle porte son tablier : elle est censée m’aider. La photographie a été prise par une Google Car. Et si le visage n’est pas flouté, comme ils le sont d’habitude, c’est qu’il est dans la pénombre. Il est dans la pénombre car elle est à l’intérieur de la maison de sa grand-mère, à l’endroit même où celle-ci a victorieusement repoussé les attaques du clown. Je suis peut-être trop bon public. Mais j’ai du mal à voir dans cette intrusion semi-accidentelle un spectacle proto-totalitaire. Oui, le quatrième mur de ma cellule familiale est tombé, mais on est plus du côté de la comtesse de Ségur — le tablier, les bottes — que du côté de Brecht. Et à la limite, la mise en scène de mes ridicules petits-bourgeois, de ma colère prudhommesque contre les mondes nomades à la remise en cause subliminale de mon autorité domestique, ont été des spectacles plus utiles et plus cathartiques que toute indignation rétrospective contre cette intrusion mécanisée. Les conditions générales d’utilisation de l’existence ont assez peu changées, je crois, avec l’arrivée de Google.

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