LE DIRECT
A photo taken on December 13, 2016 shows a four-metre-high (13-foot) wall, running along a kilometre-long stretch of the main road leading to Calais port, aimed at stopping migrants from the former Calais "jungle" camp who attempt to reach its shores

Une journée à Calais

3 min
À retrouver dans l'émission

J’ai regardé mon iPhone en arrivant à la gare : j’avais marché 50 kilomètres. C’est drôle, c’était exactement la longueur du tunnel.

A photo taken on December 13, 2016 shows a four-metre-high (13-foot) wall, running along a kilometre-long stretch of the main road leading to Calais port, aimed at stopping migrants from the former Calais "jungle" camp who attempt to reach its shores
A photo taken on December 13, 2016 shows a four-metre-high (13-foot) wall, running along a kilometre-long stretch of the main road leading to Calais port, aimed at stopping migrants from the former Calais "jungle" camp who attempt to reach its shores Crédits : PHILIPPE HUGUEN - AFP

J’avais tout calculé, économisé pendant des mois, lu toutes les notices de la Fnac : j’achèterai mon premier appareil photo pile à temps pour pouvoir l’emmener en voyage de classe en Angleterre. Ce serait un Pentax avec un zoom de 130 millimètres et une mémoire d’autofocus. Tout était parfait, automatique et futuriste, à un détail près, qui m’avait beaucoup intrigué : l’objet, dont on m’avait plusieurs fois expliqué qu’il redoutait le sable, était vendu avec un petit sachet de cristaux blancs comme du sable translucide. Il s’agissait de cristaux absorbants, destinés à protéger l’appareil de l’humidité, et il était conseillé — surtout si on partait en Angleterre — de les conserver au fond de la housse de l’appareil. J’étais moyennement convaincu : cet amas de cristaux de silice semblait représenter une dévolution technique, par rapport au silicium électrisé de la puce de mon autofocus, une enclave de désordre médiéval dans l’archipel nippon des composants de ma machine. L’univers auquel ils se rattachaient n’étaient pas celui de la photographie high-tech, mais celui de l’huissier à nœud papillon d’une publicité pour un absorbeur d’humidité, pathétique vestige d’un monde vermoulu, humide et oubliable : « Avec l’absorbeur Rubson, cette pièce est sèche. Un bac, des cristaux, qui attirent l’humidité et la transforment en eau : avec Rubson, vous n’êtes pas prêt de me revoir.” Le tunnel sous la Manche, à l’époque, n’était pas encore achevé, mais la partie calaisienne du voyage, l’embarquement du car dans la soute du ferry, était d’une remarquable fluidité, proche de celle, hypnotisante, du zoom de mon appareil photo.

La jungle dans la brume

Je ne suis retourné à Calais que l’année dernière. Je suis descendu à la gare TGV, située au milieu d’un ancien marécage. Le ciel était blanc comme les cristaux de l’absorbeur Rubson, et semblait ruisseler, éternellement humide, dans le bac des fossés de drainage qui entouraient les champs. J’étais venu voir la Jungle de Calais, et cette appellation étrange, exotique, prenait, grâce à la brume, une signification de plus en plus réelle. La brume dissipait aussi une partie de la gêne qu’il y avait à suivre, à deux heures de chez moi en train, avec un passeport valide et des vêtements propres, les migrants qui marchaient avec moi. Je me voyais progressivement, un peu épuisé par ma marche, monter en mysticisme, entre fétichisation délicieusement coupable de la pauvreté de mes frères humains migrants et disposition excessive au satori urbanistique devant le chaos à venir de la Jungle, dont je m’apprêtais, par avance, à décréter l’existence nécessaire et vitale, par rapport à ces parodies de villes-mondes que nous construisions sur le modèle épuisé, desséchant de l’aéroport. Car l’anomalie, à mesure que j’avançais vers elle, regardait moins l’existence de ce quartier mal refermé de la ville que celle, toute proche, des sas climatisés du tunnel. Toute une dialectique se mettait en place dans mon cerveau, une anthropologie sommaire mêlée de mauvais catéchisme, qui considérait les migrants comme le sel de la Terre et qui se montrait désolé pour les caméras aux yeux secs des installations du tunnel. J’étais clairement prisonnier de la caverne cristallière de mon premier appareil-photo : le premier objet complexe que j’avais possédé, mais dont je n’avais jamais pu sortir la moindre image, car je l’avais oublié dans le car, à mon retour d’Angleterre.

Les 50 km de tunnel

Je suis reparti, comme à la recherche d’un possible éclaircie mentale, prendre le train du soir en passant par Sangatte, le lieu où le tunnel entre sous la mer, et où tout avait commencé, de cette énigme géopolitique irrésolue. J’ai regardé mon iPhone en arrivant à la gare : j’avais marché 50 kilomètres. C’est drôle, c’était exactement la longueur du tunnel. On arrête parfois des migrants qui tentent cette traversée à pied sec, incroyablement dangereuse. Ceux qui n’ont pas été attrapés, ceux qui n’ont pas été tués, ceux qui sont passés comme des ombres, on n’entend, bien sur, jamais parler d’eux. Ce ne sont plus des citoyens de la Jungle, cette utopie bizarre un temps commune à tous les hommes du monde. Si on n’entend plus jamais parler d’eux, c’est sans doute qu’ils sont devenus, non pas des citoyens du monde — Calais, en l’état, apporte un démenti assez clair à l’existence d’une telle catégorie juridique — mais c’est qu’ils sont devenus des Européens comme moi.

L'équipe
À venir dans ... secondes ...par......