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Logo de l'encyclopédie en ligne Wikipedia Crédits : MICHELE MOSSOP - Getty

Le cerveau humain est bizarrement fait. Je m’en suis rendu compte car à chaque fois que j’ai été interrogé sur l’écriture de mes livres j’ai été à peu près incapable de répondre. Par quelle partie j’avais commencé ? Presque impossible à dire. Des techniques de travail ? Sans doute. Des conseils ? On fait comme on peut.  

Je ne me souviens pas d’avoir écrit mes livres

En vérité je ne me souviens pas d’avoir écrit mes livres. Et j’ai déjà été jusqu’à oublier l’existence de celui que je venais de finir. Le black-out. Et s’il m’est arrivé d’avoir fait semblant d’avoir lu un livre, je me suis bien plus souvent retrouvé dans la situation inverse : on a pu se demander si je n’avais pas fait semblant de les écrire. J’avais du coup mis au point un truc infaillible pour prouver que c’était bien moi l’auteur : à force de relecture, je les connaissais presque par cœur, et si quelqu’un commençait une phrase, je pouvais à peu près la finir. Mais ça ne prouvait rien, sinon que j’étais moins bon acteur que Luchini, moins bon Cervantès que Pierre Ménard. 

En fait, un écrivain qui parle de ses livres, ça relève presque de l'escroquerie littéraire, du plagiat éhonté : la personne qui parle n’est pas celle qui a écrit. L’explication en est très simple : le cerveau est programmé pour oublier, aussitôt accomplies, les tâches difficiles. L’écriture relève de l’auto-hypnose. On s’endort sur son canapé avec une vague idée de livre, on se réveille dans la banlieue de Saint-Etienne avec l’objet entre les mains. On a beau le trouver très joli, en lire des bouts et trouver ça pas si mal, il faut bien se lancer, à un moment, et dire ce qu’on en pense. Se mettre à raconter à des lycéens attentifs un millier de chose qui ne sont ni dans le livre, ni dans ses intentions de départs.  Il faut excuser les écrivains qui finissent par dire, dans ce genre de situation, qu’ils adorent les mots, qu’ils ont un rapport intime à la langue, à la voix, au papier : ils sont dans l’état de grande confusion de quelqu’un qui se réveille.  

Des rituels d’écrivain

On s’en sort en général quand quelqu’un nous demande si on a des rituels d’écrivain. La, on peut se raccrocher à quelque chose. Une cafetière. Un fond d’écran. Une dépression soudaine, une fois qu’on a déposé les enfants à l’école, sur l’étendu du drame de la matinée qui commence. Souvenir, aussi, des heures passées sur un canapé qui s’effondre — métaphore facile du naufrage existentiel des longs mois d’écriture.  J’étais en phase de relecture. J’avais, pour augmenter mes facultés de concentration, acquis un casque de chantier à double-coque — moins générateur de silence que d’engourdissement roboratif. J’avais aussi récupéré un casquette de l’équipe de Formule 1 Lotus pour augmenter encore la sensation de compression mentale. Je n’avais jamais si bien travaillé, je crois. Je ne me souviens de rien, seulement de ces accessoires, et aussi du fait que je n’avais pas du boire une goutte d’eau pendant ces mois d’automne. Seulement du café. 

Ça marchait assez bien, mon manuscrit a dû doubler de taille et je n’avais jamais eu une pensée si limpide. La réaction de mon éditeur m’a donc un peu surpris. Sa première question a été de me demander si j’avais pris des substances. En l'occurrence, je crois, des amphétamines. J’ai dû couper un peu et desserrer mon casque : je travaille aujourd'hui dans une chambre de bonne. On tient à peine debout mais c’est plus silencieux qu’un grand prix de Formule Un. Voilà à peu près tout de ce qui me reste de l’écriture de mon dernier livre : 3, 33 mètres carrés arrachés au bois dur la loi Carrez. 

Tout ça pour dire que je connais étonnamment mieux les livres que je n’ai pas écrit. Que ce soit des romans de jeunesses jamais achevés ou des livres que j’écrirais peut-être un jour — mélange d’indécision paresseuse et de réminiscence platonicienne. Je sais d’ailleurs où sont mes prochains livres. Si on me trouve, passé minuit, à rallumer Wikipedia, on peut être sur que ça finira dans un roman. Mes cookies doivent savoir.  Je me suis dit ça l’autre jour un ouvrant pour la centième fois la page "Liste des plus hautes structures de France". 'Le Centre de transmission de la Marine Nationale de Rosnay", dans l’Indre. Une antenne de 357 mètres au milieu d’un immense marécage. Un site Natura 2000 où s’enfonceront peut-être un jour des ordres de destruction du monde à destination des forces sous-marines. 

Une belle idée romanesque. Si l’écrivain qui porte mon nom ne l’a pas déjà eu.

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