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A voix nue, sur France Culture

L’histoire est écrite par ceux qui enregistrent un A voix nue

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Plus que la légion d’honneur ou que l’Académie Française : l’A voix nue posthume comme distinction suprême

A voix nue, sur France Culture
A voix nue, sur France Culture Crédits : France Culture - Radio France

Mon unique rêve quand j’avais 20 ans c’était d’enregistrer un jour un A voix nue. Tout ce que je faisais dans la vie tendait à cela : je voulais ressortir un jour, d’une voix chevrotante, à travers les ouïes parallèles d’un radio-réveil, et résonner contre les murs désolés de la chambre d’une cité universitaire.

C’était un excellent radio-réveil : il avait servi pendant dix ans d’épouvantail dans le potager de mon grand-père et il m’a accompagné, malgré des traces de terre, jusqu’à l’année dernière, transpercé à intervalles réguliers par les voix déclinantes des testaments sonores des grands témoins de notre temps — comme des coups de bêches contre l’indifférence du temps.

L’élégance voulait, pour moi, qu’on meurt aussitôt son A voix nue enregistré. Plus que la légion d’honneur ou que l’Académie Française : l’A voix nue posthume comme distinction suprême. 

J’avais ainsi, à 20 ans, une conception de la vie très simple. Je devais accomplir de grandes choses, pour pouvoir être interviewé un jour, mais comme je n’avais à tenir que 5 fois une demi-heure, une quantité d’événement restreinte suffisait — la publication en NRF mais sans la guerre d’Espagne, une oeuvre de poète sans la déportation, le prix Nobel de littérature sans même avoir à le refuser.

Il m’est aussi resté, de ces années de formation radiophonique, l’idée qu’il y avait deux types d’écrivains sérieux en France : ceux qui avaient longtemps hésité entre le roman et la philosophie, ce qui me convenait parfaitement, j’étais étudiant en licence, et ceux qui avaient collaboré avec leurs amis peintres à une monographie quelconque et raffinée, ce qui m’arrangeait moins, alors : je ne connaissais aucun peintre, et tout ceux qui restaient avaient l’air terriblement âgés. 

Les peintres, en cette toute fin de XXe siècle, jouissaient pour moi d’un crédit moral illimité. Il s’agissait alors essentiellement, de mémoire — je me souviens de Fromanger — de vétérans de la figurations narrative des années 60. Aucune idée de la raison pour laquelle ça me plaisait autant : je n’avais pas internet, et aucun moyen de voir ce qu’ils peignaient, mais j’aimais, je crois, cette façon qu’ont les peintres de donner à leur vie ce caractère héroïque que leur envient toujours leurs contemporains — sans doute parce qu’ils sont les derniers à toucher un peu à la chimie du monde dans une société industrielle standardisés qui tolère tout juste, comme un dernier élément d’entropie, le désordre anachronique de leurs ateliers. Un bon écrivain est par ailleurs un bourgeois cossu qui laisse ses petits-enfants jouer dans son bureau, pour imiter Hugo, quand un peintre se doit d’avoir des vêtements tâchés, des mains un peu sales, et des maîtresses, évidemment, qu’il appelle ses modèles. Enfin c’est comme cela que je me représentais les choses en 2000.

La première chose que j’ai fait évidemment, en arrivant à Paris, ça a donc été de me trouver un ami peintre. Ça m’a pris presque deux ans, mais j’y ai réussi, malgré une petite maladresse initiale — les amitiés entre peintres et écrivains sont marqués, on le sait, depuis la célèbre brouille entre Zola et Cézanne, par la susceptibilité des peintres. La première fois qu’il m’a invité chez lui, à La Chapelle, je lui avait offert, j’étais ému comme si j’allais chez Caravage, une version contemporaine de la corbeille de fruit du jeune Bacchus, en pensant qu’il ferait aussitôt une nature morte de cette belle composition de fruits et de légumes en plastique alignés d’une dînette, aux couleurs rehaussées par les reflets d’un couvercle transparent — le genre d’effet que les peintres adorent faire en peinture pour suggérer d’un même coup de pinceau le volume et la brillance. D’ailleurs je reste certain que c’est une bonne idée, même si vexé, il avait peu apprécié mon cadeau : “pourquoi tout le monde croit que les peintres n’ont pas d’idées de sujets ?” Un point pour lui. Mais j’aimerais, après presque 15 ans, nous remettre à égalité : tout cela m’est revenu précisément l’autre jour en remontant la Seine, au lendemain d’un jour de neige. On ne distinguait, sur le ciel gris, que les coups de pinceau dorés du Pont Alexandre III, et contre les trottoirs, ces petits rehauts de neige accumulée qui prêtaient au monde une asphyxiante fraîcheur de cellophane : c’était presque aussi beau que mes légumes.

Le vainqueur de cette dispute esthétique sera cependant, nous le savons tous les deux, sera celui qui survivra à l’autre : l’histoire est écrite par ceux qui enregistrent un A voix nue.

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