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Le métier d'influenceur bien que d'apparence simple et agréable s'apprend.

Voyage au pays des influenceurs

4 min
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Dans le grand musée des images que représente Instagram, on découvre, outre la vie de la famille Kardashian et le paradis fade des piscines à débordement, un nouveau métier dont la signification anthropologique interroge : celui d'influenceur de tendances. D'influenceuse en l'occurrence.

Le métier d'influenceur bien que d'apparence simple et agréable s'apprend.
Le métier d'influenceur bien que d'apparence simple et agréable s'apprend. Crédits : FC Trade - Getty

Après un an sur Instagram, à me balader à travers le grand musée des images, j’en retiens que la famille Kardashian n’a pas peur de la transparence et qu’il y a des sous-titres à toutes les vidéos comiques : on peut rire en silence, et s’interroger sans fin sur le rôle préservé de la Californie dans la nouvelle économie des images. 

Un peu ennuyé, cependant, j’ai voulu améliorer mon fil en m'abonnant à des comptes d’architecture — je suis tombé à la place, comme dans une mauvaise télé-réalité, sur le paradis un peu fade des piscines à débordement.

Si j’avais la prétention d’être un faiseur d’images, je dirais que je maîtrise un peu la photo d’architecture. Pas au point d’investir dans des objectifs excentrés susceptibles de désanamorphoser des vues en contre-plongée de la Cité radieuse, mais assez quand même pour n’avoir, à peu de chose près, posté que ça sur Twitter depuis dix ans.

Même si, je l’apprends, beaucoup de mes plates images de tours auraient été remplacées, pour certains de mes followers, par un filtre gris et la mention "contenu sensible". Sensible je jure que non, jamais. La seule présence d’une silhouette humaine au loin me retient en général de poster mes photos talibanes. Mon seul critère esthétique en photographie : qu’il n’y ait jamais personne. Je n’ai jamais vu, sur l’écran de mon iPhone, ce petit carré jaune qui signale une présence humaine. 

Moins fanatique, avec Insta, je suis abonné au compte d’Agathe Auproux, l’équivalent français d’une Kardashian. Agathe Auproux qui peut débarquer à tout moment en maillot de bain entre mes lisses piscines à débordement. On dirait ce petit jeu optique qui consiste à faire tourner, sur les deux faces d’un disque, une cage et un oiseau : si je scrolle à la bonne vitesse, Agathe Auproux finit dans la piscine. 

Agathe Auproux m’inquiète et me fascine. Quel est son métier, quelle est la signification anthropologique de son passage de journaliste à influenceuse ? 

La vie transparente de cette jeune femme aux grandes lunettes qu’on soupçonne d’être sans correction, et qui supplie, à travers les fenêtres vitreuses de mon appli, qu’on la regarde enfin, évoque celle, fabriquée en laboratoire de l’homoncule du Faust de Goethe :  “Cela monte et bouillonne ; la lueur devient plus vive, la fiole tinte et vibre, un petit être se dessine et se forme dans la liqueur épaisse et blanchâtre.”

Voilà Agathe Auproux telle qu’elle m’apparaît par fragments sur Insta. 

Et je sais à quoi cela me fait penser : à ces vidéos bizarres que je vois passer sans cesse et qui montrent au ralenti l’impact de différents projectiles dans une substance transparente appelée gel balistique et censée imiter la chair pour les médecins légistes. 

L’influenceuse réagit, de tout son être, aux influences, mais je la vois à peine, je n’apprends rien sur elle. 

Souvent dénudée, l'influenceuse n’a rien, pourtant, de pornographique. Il n’y a ni corps ni âme mais seulement des images. La figure humaine, même intensifiée par le plus ardent des personal branding, semble aussi transparente que l’image de l’homme que Foucault dessinait autrefois sur le sable mouillé des pages finales des Mots et les choses : comme les humains de mes photos d’architecture, Agathe Auproux finit par disparaître, par fusionner avec l’eau de la piscine. 

Le petit dispositif optique est cassé : j’ai la cage encore mais je ne retrouve plus l’oiseau.

Mon insta a la solution : suite à une suggestion de l’appli, je me suis mis à suivre des vidéos cryptovirilistes consacrées aux miracles de l'ingénierie. 

J’ai ainsi délaissé les influenceurs, ces visqueux homoncules, pour assister à la robuste naissance d’un moteur géant de bateau — j’ai suivi toutes les étapes, de la coulée de sa culasse à l’usinage de ses bielles. C’était, dans ces moindres détails, un spectacle fabuleux, une incroyable gestation. 

Des hommes entiers pouvaient tenir dans chacun des 20 cylindres du moteur assemblé. 

Des hommes soudain réduits à l’état d’homoncule — de créature de laboratoire. 

L’ensorcellement d’Agathe Auproux n’était pas levé. 

Je me suis alors souvenu de cet article qui disait qu’avec l'avènement d’Instagram, corrélé à la révolution de l’apprentissage profond, de la reconnaissance faciale et de la vidéosurveillance, pour la première fois, ce n’était plus nous qui regardions des images, mais les images qui nous regardaient.

Et pendant que je m'interrogeais, en mauvais moraliste, sur la réalité d’Agathe Auproux, j’étais moi-même en train de m’estomper du grand paysage contemporain de la data. Un peu de bruit, dans le grand ciel bleu des images, un léger trouble dans l'échantillonnage — ma vie entière réduite à un corps flottant dans l’œil vitreux de l’algorithme.

par Aurélien Bellanger

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