LE DIRECT
Le penseur Alain, l'armoire normande de la philosophie ?

Alain est-il l'armoire normande de la pensée ?

4 min
À retrouver dans l'émission

En chinant chez Emmaüs, je suis tombé sur des armoires... et sur Alain. L'objet et le philosophe se répondaient parfaitement l'un à l'autre : l'armoire normande comme Pléiade du meuble, et la Pléiade d'Alain comme une armoire normande de la pensée.

Le penseur Alain, l'armoire normande de la philosophie ?
Le penseur Alain, l'armoire normande de la philosophie ? Crédits : Getty

Je me suis procuré, pour 12 euros, la Pléiade des "Propos" d’Alain au Emmaüs de Villiers Charlemagne. Ce qui m’a toujours gêné, chez Alain, c’est que c’est un philosophe entièrement dépourvu, voire débarrassé de la métaphysique.

Faut-il voir chez Alain le seul héritier sérieux des antinomies de Kant, ou un héritier besogneux de la défense cartésienne du bon sens ? 

C’est un peu le sens de la pique que lui réserve Julien Gracq, qui fut son élève, en le ramenant à cette IIIe République dont il aurait été le philosophe officiel, et qui aurait été son tombeau — quand lui-même sut saisir dans le surréalisme ou dans l’expérience de la guerre la subtile charnière qui allait lui permettre de rouvrir le temps gluant de ses colles d’hypokhâgne.

Il y avait aussi, au Emmaüs de Villiers-Charlemagne, de belles armoires normandes — celles dans les nœuds symétriques desquelles on croit apercevoir le suaire de Turin — vendues seulement 70 €. 

Et je les regardais avec envie, non pas tant par goût de la tradition, mais parce qu’il y avait dans leurs proportions, dans leur simplicité, dans leur symétrie sommaire, quelque chose d’agréable et d’universel. Ce n’était pas des armoires de l’ancien temps, c’était des chefs-d’œuvre impérissables du design. Et j’étais un peu triste qu’elles soient ainsi réduites au tiers du prix de leur équivalent chez IKEA. 

J’avais envie soudain de les réhabiliter : 70 €, c’était le prix d’une pléiade neuve. Et cela m’allait soudain :  l’armoire normande comme Pléiade du meuble. 

Allais-je réussir à aussi bien réhabiliter le vieux Alain ?   

Pouvait-on encore le sauver de son pittoresque, convertir sa bonhomie en simplicité, son bon sens en prudence aristotélicienne, sa lourdeur provinciale en daïmon socratique ? 

C’est André Maurois, l’académicien un peu oublié au nom délicieusement traînant, qui signait la préface : tous ses éloges en étaient par avance comme désactivés. Cette pléiade promettait ainsi d’être le tombeau d’Alain : trop français, trop ancien, trop modéré, trop radical au sens ancien du terme.

André Maurois avait pourtant mis du cœur à l’ouvrage, il plaçait Les propos au niveau des Essais de Montaigne, et le goût des choses artisanales du vieux philosophe le rendait l’égal de Platon : « aucun penseur, hors Platon, n’est aussi solidement installé que celui-ci parmi les travaux et les arts. »

Tout renvoyait à une sorte d’atticisme paysan — et devenu soudain paysan à mon tour, j’étais anormalement méfiant. 

J’ai cependant appris que Les propos avaient été, à l’origine  des œuvres quotidiennes. 

Ils en acquirent une soudaine fraîcheur : je connais trop bien l’exercice pour ne pas m’identifier un peu à leur auteur. 

Cette phrase réflexive d’Alain, malgré son vocabulaire musical, qui m’était étranger, je la comprenais intuitivement — j’aurais presque pu l’écrire  : « Les musiciens qui composent une fugue sont ainsi quelques fois soulevés par la strette qui est le moment où tout se rassemble jusqu’à passer dans un anneau. Tout arrive comme en foule, mais il faut se serrer, et il faut passer, et faire vite. Tel est mon tour d’acrobate, autant que j’en puisse juger ; au reste que je ne l’ai pas réussi une fois sur cent. »

Quel chroniqueur sérieux pourrait ne pas s’y reconnaître ?

J’ai ainsi chargé ma fille de compter les mots d’un propos au hasard pour voir si je pouvais pousser plus loin la comparaison : elle en a dénombré 600, mes chroniques en font 750 — mais je parle un peu vite.

Le propos que je lui avais fait décompter au hasard portait sur Napoléon, et sur ce lieu commun qui voudrait que le grand Bonaparte lui-même se serait retrouvé enlisé dans la Grande Guerre. 

Alain soutenait au contraire que celui-ci s’en serait sorti, car il envisageait la guerre en ingénieur bien plus qu’un militaire. Il aurait calculé avec exactitude le nombre d’obus dont il avait besoin, et il aurait adapté la production industrielle française en conséquence.

Alain attribuait au passage à Napoléon des qualités presque surnaturelles : il aurait été l’unique homme “si absolument dépourvu de vanité qu’il aurait pu régler son imagination sur son entendement.

Il m’était difficile de ne pas être charmé par une telle conception. 

Alain, ce petit rentier des passions modeste était ainsi capable, au milieu d’elles, de laisser passer l'OPA sublime d’un Bonaparte. 

Et si la vision de ce surhomme susceptible de séduire un notaire n’est pas sans ridicule, ce ridicule est tout ce que nous avons peut-être pour rêver, nous, petit peuple de la pensée, français moyen de la raison et lecteurs satisfaits d’Alain, ce philosophe sans autre ambition avouée que de transformer, par ses chroniques, le passage quotidien du temps en épopée miniature. 

par Aurélien Bellanger

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......