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Jeff Bezoz, PDG de la controversée entreprise de vente et logistique Amazon, présente son module lunaire Blue Moon

Amazon

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Des briques et du mortier : les composants de base de la tour de Babel

Jeff Bezoz, PDG de la controversée entreprise de vente et logistique Amazon, présente son module lunaire Blue Moon
Jeff Bezoz, PDG de la controversée entreprise de vente et logistique Amazon, présente son module lunaire Blue Moon Crédits : SAUL LOEB - AFP

Des briques et du mortier : c’est comme cela que la nouvelle économie s’amusait, au tournant des années 2000, à décrire l’ancien monde. C’était l’époque irisée de la bulle, quand les startups, avec leur double O - Kelkoo, Noos ou Wakoo — formaient des grappes de ballons destinés à venir crever la coupole vitrée du Palais Brogniart — et que l’une des plus solides startups françaises s’appelait Aquarelle : une promesse aqueuse de fluidité, de dissolution, d’ubiquité et de transparence. On était loin alors des briques et du mortier des boutiques traditionnelles, on était dans la fibre, dans les futurs contingents des stock-options, dans le grand califat spirituel de la Californie. 

Et l’entreprise qui symbolisait le mieux cela, c’était une modeste librairie en ligne nommée Amazon.

J’étais libraire, et on ne parlait déjà que du prix des loyers : il n’y aurait bientôt plus que Zara qui pourrait les payer. 

Amazon n’avait pas ces problèmes : Amazon était sortie du monde à la Dickens des briques et du mortier. 

C’est histoire rêvée d’Amazon, celle d’une société qui touche si peu la Terre qu’elle est devenue une entité spatiale. 

Amazon, c’est l’histoire d’une librairie en ligne en passe de dépasser Wall-Mart, le plus gros distributeur du monde, c’est une société qui s’obstine, diaboliquement, à ne jamais faire de bénéfice pour mieux investir à la place dans des secteurs nouveaux.

Amazon, c’est le fleuve qui a donné naissance à la société Blue Origin, dont le nom évoque la célèbre phrase du pionnier russe de l’astronautique Constantin Tsiolkovksi : “ La Terre est le berceau de l’humanité mais on ne passe pas toute sa vie dans un berceau.”

Et on ne reste pas libraire toute sa vie.

Jeff Bezos, le fondateur inspiré d’Amazon, vient ainsi de dévoiler son module lunaire, destiné à aller cueillir la rosée du pôle nord de la Lune pour y puiser l’hydrogène indispensable à des voyages plus lointains.

Amazon, sur le point de devenir le nom d’un trouble musculo-squelettique, d’un scandale de souffrance au travail, d’une bataille perdue entre les hommes et les robots, est devenue soudain le nom d’une cité céleste, d’un merveilleux cylindre de O’neill tournant sur lui-même dans l’espace, à une vitesse choisie pour l’agrément des humains et la vitalité des plantes.

On est passé soudain de Dickens à Baudelaire, d’une rue sombre au paradis étudié de L’invitation au voyage.

La chose ressemble, étrangement, à l’uchronie cyberpunk du génial manga Gunnm ou du très mauvais film Elysium, la chose ressemble à une spéciation par l’argent entre le peuple des entrepôts et celui de la cité céleste — mais la chose y ressemble volontairement.

On a l’impression, vraiment, que Jeff Bezos ne voit pas le mal ou la dualité de son projet.

Plus grave est le fait que nous qui la voyons, nous n’arrivons pas vraiment à la condamner : personne ne boycott durablement Amazon, personne est insensible aux rêves spatiaux de son fondateur

La chose nous tétanise même.

De la Compagnie néerlandaises des Indes, dont on dit qu’elle fut l’entreprise capitalistique la plus puissante de tous les temps, aux projets impériaux de Cecil Rhodes, nous connaissons les dégâts irréversibles que la cupidité a causé au monde — mais nous n’avons pas la force, quelle que soit d’ailleurs notre positionnement sur le spectre politique, de condamner cet élan spirituel qui nous intimide et qui nous fascine.

L’altermondialisme rappelle la savoureuse mauvaise foi de la franc-maçonnerie, quand elle a érigé l’athéisme en église.

Nous devons peut-être justement cesser de voir dans le capitalisme autre chose qu’une religion, qu’un principe d’espérance : nos critiques, si nous en avons, ne doivent pas porter sur le mal qu’il contient, car il aura toujours assez de force spirituelle pour nous opposer un bien inattendu.

Même Marx ne le condamnait pas et le jugeait utile à libération future des travailleurs.

Nous tolérons Bezos car nous savons d’avance que, s’il échouera et qu’il fera souffrir incidemment des millions d’hommes, il sortira inévitablement un bien de tout cela : les 500 millions de la Begum, ont engendré deux cités complémentaires et rivales, celle du bien et celle du mal.

Le capitalisme n’est rien d’autre que le nom contemporain de l’arbre du bien et du mal. C’est notre damnation particulière et notre salut possible.

Des briques et du mortier. Des briques de la même couleur, du même poids et de la même forme que les colis d’Amazon. 

Amazon n’est déjà plus entité terrestre, c’est notre tour de Babel, et l’unique chance que nous avons de la voir s’effondrer n’est plus, déjà, tout à fait terrestre.

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