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Extrait de Rick and Morty

Art et religion

5 min
À retrouver dans l'émission

Le multivers comme nom contemporain de la mort de Dieu.

Extrait de Rick and Morty
Extrait de Rick and Morty Crédits : FR_tmdb

Assis entre un écrivain marxiste, qui avait poussé son athéisme jusqu’au paradoxal paroxysme de l’exégèse biblique, et une formaliste, de l’école moderne du roman, structuraliste et raffinée, j’étais un peu stressé quand on m’a demandé pourquoi j’écrivais, en plein salon du livre, pendant une émission de radio. 

J’ai ainsi voulu faire le malin : la seule question qui vaille étant celle de l’immortalité de l’âme, j’écris pour confusément répondre à une injonction de l’Éternel. 

Je crois modestement que cela a produit son effet, le public littéraire étant plutôt habitué à des réponses nihilistes et modestes : j’écris pour vivre mieux, pour conserver une trace, me préparer à la mort. 

J’étais assez fier de mon machin d’éternité. 

Coup soit dit en passant extrêmement banal : si on écoutait les chrétiens, il n’y en aurait que pour eux, la peinture, la musique et la littérature seraient leurs arts particuliers, l’histoire de l’art serait exclusivement une affaire d’apologétique. 

Et, je serais à la limite tenté de leur donner raison, en repensant au parcours muséal implacable du musée du Vatican — quoique tout ça pour finir devant un Christ pâteux de George Rouault, c’est un coup à redevenir athée : le 20e siècle a été dur avec l’église. 

J’ai récemment feuilleté, ceci dit, tous les numéros d’après-guerre de la revue chrétienne et progressiste l’Art Sacré : il y eut bien là, entre les vitraux de Braque, les chasubles de Matisse et la Chapelle de Ronchamps, un projet concerté de seconde renaissance. 

Je suis aussi tombé par hasard sur une citation de Maupassant, l’élève de Flaubert, l’élite un peu sinistre du naturalisme français, et c’était si méchamment triste, si pauvre en goût et en imagination — "Il faut être un sot, un crétin, un idiot, une brute, pour supposer que les milliards d’univers brillent et tournent uniquement pour amuser et étonner l’homme, cet insecte imbécile” — que j’étais presque résolu, oui, à considérer l’art occidental comme un sous-produit du christianisme. Les athées en art, cela n’avait au fond jamais été mon truc, et j’étais prêt à souscrire à la muséographie vaticane.

C’est à ce moment que j’ai reregardé, pour la troisième fois, la série Rick & Morty, dont la quatrième saison, tant attendue, sortira à l’automne.

Rick & Morty, c’est une série d’animation qui raconte les aventures d’un vieux scientifique génial et de son petit-fils. C’est à la fois très drôle, très intelligent et très cruel — notamment l’épisode 5, qui montre des créatures bleue, les Meeseeks, qui n’existent que pour rendre le service qu’on leur commande avant de disparaître, et pour lesquels la vie est une souffrance schopenhauerienne, où quand, dans l’épisode suivant, le jeune Morty doit abandonner son univers, condamné par une bévue cronenbergienne de son grand-père, et prendre la place d’un autre Morty qui vient de mourir, et qu’il enterrera lui-même — il expliquera à sa sœur qu’il prend tous les matins son petit-déjeuner à quelques mètres de son propre corps en décomposition, et que la vie n’a ni sens, ni but.

Mais la série, et cela dès l’épisode suivant, qui met en scène l’humiliation du diable par Rick, ne pousse pas son avantage vers quelque chose de ricanant, de nietzschéen, de démoniaque ou de toporien : elle reste, une œuvre profondément morale, et qui dépasse toujours l’exubérante impression de facilité qui accompagne ses meilleurs épisodes.

Ainsi, du fabuleux épisode où Rick, pour ne pas se rendre à une séance de thérapie familiale, pousse l’hybris scientifique jusqu’à se métamorphoser en cornichon, mais parviendra in fine, en piratant le système nerveux du rat qui le dévore, à déjouer la mafia russe pour atterrir - rebondissement sublime et imprévu - dans la séance de thérapie familiale tant redoutée.

La facilité scénaristique de la série, cet usage immodéré du génie scientifique grotesquement exagéré de Rick, que les frontières de l’univers échouent même à conquérir, cet usage effronté du multivers et des conséquences narratives dernières de l’intrication quantique, cette façon, faussement roublarde, de céder aux infinis faciles du pastiche et de la fanfiction n’arrive jamais tout à fait à perdre le spectateur dans un blingbling métaphysique. La réduction du paquet d’onde, la sortie du paradoxe, le passage du fascinant possible au lancinant nécessaire est toujours opéré, par les personnages de la famille dysfonctionnelle de la série, comme relevant exclusivement de la morale.

Si Dieu n’existe pas, alors tout est possible, disait Dostoïevski. Il revient à Rick & Morty d’avoir découvert que si cela était vrai, au plan métaphysique — le multivers comme nom contemporain de la mort de Dieu —, cela ne changeait pas grand-chose aux choix moraux des individus libres.

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