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Patrick et Isabelle Balkany

Les Balkany, mes frères pécheurs

3 min
À retrouver dans l'émission

Un homme politique français ne montrera jamais qu’il aime l’argent, à l’exception insigne de Patrick Balkany, l’homme aux billets immenses, généreux et craquant comme un grand ciel d’orage.

Patrick et Isabelle Balkany
Patrick et Isabelle Balkany Crédits : LIONEL BONAVENTURE - AFP

Assemblant avec ma fille la 3500e pièces de ma Bugatti Chiron en Lego dans un état extatique, je me suis dit que s’il y avait bien une chose qu’on ne risquait pas de voir sur l’Instagram de Booba c’était une image du rappeur assemblant une Bugatti Chiron en Lego avec sa fille. 

Et c’est très regrettable. 

On connaît la passion de Booba pour les Bugatti. “92iVeyron” est l’un de ses plus grands classiques. « Quand je monterai dans la Veyron, jamais tu n'me reverras » : il s’agit évidemment du chef d’œuvre de l’usine de Molsheim, la Bugatti Veyron, et non du département rural de l’Aveyron — quoi que voir Booba passer en Bugatti sur le viaduc de Millau, plutôt que sur le Pont de Sèvre, m’enchanterait plutôt. 

Mais voilà : Booba est un rappeur sérieux et jamais il ne commettrait un acte qui nuise à sa street credibility, à son habitus de gangsta. La dernière fois qu’on l’a vu dans la nature il s’est d’ailleurs fait charger par un éléphant et son Instagram a failli ne pas s’en remettre. 

Alors jouer au Lego, je pense qu’on peut définitivement l’exclure. La seule Bugatti Chiron qu’on verra chez Booba c’est celle de Benzema. 

En cela Booba est beaucoup moins libre que l’autre grand héros du gangsta altoséquanais, que Patrick Balkany, son rival de Levallois. 

C’est bien ce dernier qui a longtemps été connu pour une détonante plainte, déposée contre lui en 1996, qui l’accusait d’avoir obtenu une fellation de l’une de ses collaboratrices sous la menace d’un 357 magnum, quand Booba purgeait une peine de prison pour le braquage d’un taxi — braquage à main armée, mais aux enjeux moins imaginatifs. 

Qui se promenait toute la journée en peignoir dans son manoir de 11 chambres, des liasses de billets plein les poches ?

Qui, dans une battle autrement plus spectaculaire que l’anicroche qui a opposé Booba à l’un de ses rivaux dans l’aérogare d’Orly, en a rebattu, en plein tribunal, à son propre avocat, le probable plus gros égo de France, Eric Dupont-Moretti, aquitator lui-même, soudain dépassé par un effet de manche de son incontrôlable client, capable de ruiner sa défense pour le plaisir d’un bon mot, d’une coquetterie sur son âge, avant de ramener soudain le célèbre pénaliste à son rôle de domestique : “Allez, faites votre déclaration”, dit d’un ton si injonctif et d’une voix si grave qu’on tremble rétrospectivement pour Kaaris s’il avait dû affronter un tel individu, le nouveau duc incontesté de l’Ouest Parisien, le baron de Levallois, plutôt que l’ourson Booba.

Je n’ai pas de sympathie particulière pour Balkany, et encore moins pour Levallois, que j’ai toujours trouvé affreux, clinquant et rétréci : le plus laid des arrondissements de Paris. 

Invité il y a 6 ans au salon du livre historique de Levallois, j’étais même terrifié, à mesure que Balkany avançait vers moi, de vieux grognards bonapartistes en historiens de l’OAS, à l’idée de devoir lui serrer la main, comme s’il y avait eu là quelque chose de sale, de corrupteur ou de maudit — le maire s’était heureusement interrompu à deux tables de moi, à son troisième spécialiste du génocide vendéen.

Je serais plus mesuré et moins épidermique aujourd’hui. Cet homme et ses liasses de billets, cet homme qui risque la prison et dont la femme vient de risquer la mort, par absorption de médicament, à la veille de son procès, cet homme me touche infiniment.

Il est un démenti ferme, opposé à tous les Booba des conventions sociales, à tous les petits Saint-Justs médiatiques, qu’on peut réussir dans un domaine donné en n’en respectant pas les règles. Jamais Booba ne jouera au Lego, jamais un homme politique français ne montrera qu’il aime l’argent. À l’exception insigne de Patrick Balkany, l’homme aux billets immenses, généreux et craquants comme un grand ciel d’orage.

Je ne trouve pas grand-chose à redire d’ailleurs à son explication, tant décriée et jugée si cynique, de son compte en suisse : moi aussi, si j’étais juif et si mon père avait été déporté à Auschwitz, j’aurais un compte en Suisse, ou je prierais secrètement pour en posséder un.

Cela ne me semble ni irrationnel, ni monstrueux : une simple mesure de prudence.

Qu’il ait pu l’utiliser pour détourner l’argent du fisc, honnêtement, je m’en fiche un peu.

Bizarrement les Balkany, mes frères pécheurs, me rassurent plus qu’ils ne m’inquiètent : il y a dans leur âme, passé la première impression de corruption, une sorte d’immensité qui parvient, un peu, à m’éblouir, il y a dans leurs scandaleuses largesses quelque chose de si peu avaricieux qu’il frôle, parfois, le spirituel.

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