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Jean-Paul Belmondo dans Le Casse

Belmondo

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Belmondo, c’est la comédie à l’état d'innocence.

Jean-Paul Belmondo dans Le Casse
Jean-Paul Belmondo dans Le Casse Crédits : COLUMBIA FILMS / VIDES CINEMATOG / COLLECTION CHRISTOPHEL - AFP

J’ai revu Le Marginal à la télé la semaine dernière. Ma fille est passée dans la pièce en jetant un coup d’oeil distrait à Belmondo — c’est comme cela que je devais regarder Gabin à son âge. Sa mère, ma compagne, l’a croisé à une terrasse il y a quelque années et il lui aurait fait un sourire radieux.

Je suis un peu jaloux : pour un homme de ma génération, un sourire de Belmondo, c’est quelque chose d’immense, c’est une promesse absurde de virilité facile, c’est le méchant qui rend les armes, les bretelles d’une robe qui glissent, une cascade qui se termine sur un matelas qui rebondit.

Le Belmondo dont je parle n’est pas celui de la Nouvelle Vague, pas l’acteur de Godard, de Melville ou de Truffaut, je parle de celui des années René Château, son manager entre 68 et 85, qui deviendra, plus tard, le roi de la VHS : les années Bebel, les années où Belmondo règne sans partage sur le box-office français : Le magnifique, Peur sur la ville, Le Guignolo, Le professionnel, L’As des as, Joyeuses Pâques.

La scène, aux derniers Césars, était plutôt gênante : tous les acteur français contemporains se sont regroupés derrière Belmondo pour un dernier hommage. Belmondo, physiquement diminué, est ainsi apparu entre Antoine Duléry, le héros de Camping, dont Paris Match salue à l’occasion les joies simples des vacances bréhatines, et Jean-Paul Rouve, qui serait un recordman acceptable du box-office s’il n’avait pas cette tendance en interview, à répéter d’un air pénétré qu’il adore donner du bonheur aux gens : un humoriste qui s’explique, ça gâche un peu le spectacle. 

On attend d’une vedette qu’elle flambe un peu, pas qu’elle adore payer ses impôts, ou qu’elle soit un facteur d’empowerment des classes populaires ; enchaîner les avant-premières dans le nord ne fait pas automatiquement d’un acteur comique un travailleur social.

Belmondo, c’est la comédie à l’état d'innocence

A son heure de gloire, on ne lui demande rien d’autre que d’être lui-même, en surjeu total, entre le cabotinage et la caricature. Belmondo ce n’est pas quelqu’un qui paie ses impôts, c’est quelqu’un qui se verse des royalties à lui-même. S’il y a une délicatesse à trouver dans ce Belmondo de la grande époque elle n’est probablement pas à trouver dans son jeu, mais dans ses rapports avec l’administration fiscale. 

Cette filmographie foutraque et folle, ces films qui dévalent du dimanche au jeudi, qui dégringolent de TF1 à W9, mais dont le héros, toujours, se relève intact, comme en bas des marches de la grande scène de cascade de L’Animal, ce n’est peut être qu’une gigantesque cavalerie comptable. Pire, Belmondo, pendant ces années folles, joue de plus en plus mal. 

Mais c’est absolument sans importance, puisqu’il sourie encore et qu’il est écrit, sur le visage de ses partenaires de jeu, dans ses contrats, dans le cerveau des téléspectateurs français que le sourire de Belmondo est irrésistible — les plis qui se forment autour de la bouche de Belmondo quand il sourit ressemblent au plis que font autour du film qu’on regarde, un peu consterné peut-être, les autres films de la filmographie de Belmondo : tout ce que fait Belmondo est illuminé par ce qu’il a déjà fait et parce qu’il fera encore. 

Et Belmondo a raison de sourire car il ne craint rien, car il dispose d’une sorte d’éternité burlesque à la James Bond : tout pourra lui été infligé, il s’en remettra toujours, car il a déjà signé pour le film prochain — le film prochain étant peut-être la seule mauvaise chose qui pourrait lui arriver. 

Le marginal, sorti en 1983, est pourtant l’un des meilleurs Belmondo. 

Plus étonnant encore c’est un film social, un peu crépusculaire. C’est le film de Belmondo qui ressemble le plus à un film de Delon — Delon perdu dans les années Mitterrand, multiculturelles et alternatives.

C’est sans doute le vrai sujet du film : le marginal, c’est devenu Belmondo, flic et acteur à l’ancienne dont l'hégémonie sur la société française est en train de finir et dont les réflexes sont un peu moins précis — cette homophobie bonhomme, ce paternalisme chevaleresque ne survivront pas la décennie qui commence. Le visage de Belmondo qui se fige, quelques secondes avant le générique de fin, marque une césure temporelle — les plis de son sourire, à cet instant, ce sont les cernes du temps lui-même. 

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