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Borges photographié par Grete Stern en 1951

Et si c’était Borges le vrai écrivain méchant du XXe siècle ?

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Le vrai écrivain méchant du XXe siècle, ce n’est pas Céline c’est Borges. Le mythe qu’il développe dans "La Bibliothèque de Babel" est à la fois le plus puissant et le plus nauséeux des mythes que je connaisse.

Borges photographié par Grete Stern en 1951
Borges photographié par Grete Stern en 1951 Crédits : Wikicommons

A se demander si Dieu n’a pas spécialement détruit la tour de Babel pour nous prémunir de l’arrivée, glaciale, d’un bibliothécaire infini en son sein. Un bibliothécaire qui aurait laissé une tribu de singes dactylographes taper tellement longtemps sur leurs machines qu’il existerait quelque part, au milieu du magma glacé de la combinatoire, l’intégrale des Sonnets de Shakespeare, une preuve irréfutable de l’existence de Dieu, sa réfutation, la date et les circonstances de ma mort, le récit de mon accession à la vie éternelle. 

La Bibliothèque de Babel, totalitaire et relativiste, c’est le paradis des postmodernes. 

J’aurais dû adorer son existence et concevoir ma vie comme un protocole algorithmique de vérification de son infinité exacte. 

J’aurais dû trouver cela profondément jubilatoire. Que tout était écrit d’avance, même la liste de mes futurs romans, même la preuve que je ne les avais pas écrits, que je n’en écrirais aucun : cela m’a pourtant rendu, il y a un peu plus de 20 ans, horriblement triste. 

L’univers était vide d’avoir été trop rempli par avance.

Maintenant, j’en suis sûr : je n’avais pas seulement lu La Bibliothèque de Babel, j’avais rencontré le diable, je lui avais vendu mon âme d’écrivain en échange de la promesse que parmi toutes mes biographies contrefactuelles, il y en aurait au moins une dans laquelle je n’aurais pas perdu tout espoir d’écrire un livre original, et de lever la paralysante hypothèque.

Ce n’est pas un hasard si mon premier roman s’appelle La Théorie de l’information : j’ai voulu retourner Shannon contre Borges, trouver des passes étroites à travers le champ de mines de la combinatoire, imaginer un dieu, qui précisément parce qu’il serait mécanique, échapperait au mécanisme.

J’ai parfois cru qu’il revenait au roman, en tant que dispositif d'intégration du déterminisme dans une structure supérieure, de jouer ce rôle mystique, entre théologie négative et psychologie fantastique — le lieu où se déroulait l’intrigue du roman moderne étant le vide du ciel ou le néant de l’âme.

La littérature comme impossible et comme nécessité, comme ultime opération de la transcendance par la traversée nue de l’immanence : j’aurais fini par relire tout Blanchot, un crayon à la main, à la recherche de ses plus belles oxymores.

J’ai préféré retourner sur les lieux de ma rencontre avec le diable : j’ai repris mon petit Folio de Fictions, sur une intuition soudaine : Borges aurait répondu lui-même à sa grande aporie littéraire, dans la nouvelle Pierre Ménard, auteur du Don Quichotte

Si Pierre Ménard, poète symboliste, ami de Valéry, possible modèle de son M. Teste, spécialiste de la caractéristique universelle de Leibniz et de l’algèbre de Boole, a pu écrire deux chapitres du Don Quichotte, c’est que la littérature ne s’épuise pas dans l’océan de plomb de la combinatoire. 

Car si Pierre Ménard est parvenu à ce palimpseste exact, ce n’est pas en pastichant l'original, c’est en incarnant véritablement le texte, c’est-à-dire en se mettant dans un état psychologique tel qu’il lui permette de concevoir le Quichotte en tant qu’il serait une oeuvre de la première moitié du XXe. Il ne s’agit pas d’imiter Cervantès, mais de s’en écarter absolument, du point de vue de l’intention, pour mieux retomber exactement sur ses phrases. 

Le procédé ressemble à celui de la rime holorime, qui a rendu justement célèbre un monument de la ville de Nîmes, où Borges fait habiter Pierre Ménard : "Gall, amant de la Reine, alla, tour magnanime / Galamment de l'arène à la Tour Magne, à Nîmes" — Tour Magne à socle octogonal qui ressemble étrangement à la tour de Babel. 

La tour Magne, à Nîmes, dans le tableau "La Maison Carrée, les Arènes et la Tour Magne à Nîmes" du peintre Hubert Robert
La tour Magne, à Nîmes, dans le tableau "La Maison Carrée, les Arènes et la Tour Magne à Nîmes" du peintre Hubert Robert Crédits : Aurélien Bellanger - Radio France

Mais ce que nous dit alors Borges, c’est qu’il pourrait dès lors exister plusieurs exemplaires mentaux du même livre : l’infinité de Babel apparaît soudain vaincu par la combinatoire ouverte de l’herméneutique. On réalise alors qu’il est là, le grand texte théologique de Borges, et non dans le système cabalistique fermé de Babel.

Qu’un même texte puisse faire l’objet d'interprétations multiples, avant d’être le postulat paresseux des postmodernes, c’est la condition d’existence même d’un texte peu susceptible de relativisme : le texte des évangiles lui-même, instancié pour la première fois dans la langue simple et primitive des premiers siècles, mais destiné à être compris encore deux millénaires plus tard.

La nouvelle regorge ainsi de références évangéliques.

Jusqu’à cette pique finale : “Attribuer l’Imitation de Jésus-Christ à Louis-Ferdinand Céline, n’est-ce pas renouveler suffisamment les minces conseils spirituels de cet ouvrage ?"

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