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Chesterton à sa table de travail

Borges lecteur de Chesterton

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Borges, incontestablement, améliore Chesterton.

Chesterton à sa table de travail
Chesterton à sa table de travail Crédits : Wikipedia, domaine public

« Être assez intelligent pour gagner autant d’argent implique d’être assez stupide pour le vouloir » : ce genre de formules, Chesterton en produit presque trois par pages. On en a fait, très justement, le grand génie du paradoxe. 

Le paradoxe le plus grand étant sans doute que Chesterton, le modèle de l’écrivain pour écrivain, esprit presque trop raffiné pour la littérature et critique à l’oreille absolue des paralogismes de ses contemporains, au lieu de devenir un autre Valéry, transi par la nuit de Gênes d’un scepticisme intégral, soit devenu l’un des grands noms de la théologie chrétienne. Mieux, et c’est ce qui le distingue du père de Lubac ou de Urs von Balthasar, il est éminemment lisible et parfaitement délectable pour un athée. 

Le plus grand lecteur de Chesterton sera d’ailleurs le plus grand des agnostiques, Borges lui même, autre amateur d’énigmes et de paradoxes. 

L’œuvre la plus connue, la plus accessible de Chesterton, ce sont Les enquêtes du Père Brown : soit le rôle de Sherlock Holmes repris par un petit prêtre catholique anglais, résolveur infatigable d’énigmes criminelles.

Les lecteurs de Chesterton ont une raison secrète de vénérer les enquêtes du Père Brown : ils savent que leur auteur est devenu lui-même cet énergique petit prêtre catholique. La conversion de Chesterton au catholicisme, en 1922, intervient en effet presque comme une péripétie feuilletonesque de ces récits policiers. 

Il s’agit là sans doute d’une façon un peu sacrilège d’envisager cette conversion : comme un événement littéraire. 

Mais il existe bien, je crois, à côté de l'apologiste, un Chesterton dont on choisirait de tout garder, sauf la foi chrétienne : ce Chesterton laïcisé, héros de la seule littérature plutôt que de l’histoire providentielle, c’est justement celui de Borges, Borges qui réécrivit les meilleures enquêtes du Père Brown pour leur donner leur forme achevée. Ainsi par exemple de l’histoire de ces deux rivaux et de cette épée cassée, de ces deux personnages qui n’en forment qu’un seul ou de ce reflet dans un miroir pris pour un criminel. 

Borges, incontestablement, améliore Chesterton. 

Chesterton est un théologien redoutable, un critique d’exception — son Dickens est quasi parfait — un faiseur d’énigmes prodigieux : ce n’est cependant pas un très grand romancier, et ces nouvelles policières elles-mêmes, genre qu’on sait depuis Poe potentiellement impeccable, souffrent d’imperfections marquées. Cela évidemment n’enlève rien à leur charme, et contribue même à la grandeur de Chesterton : rares sont les philosophes à avoir une oeuvre parallèle entièrement consacrée au divertissement de leurs lecteurs, et il est assez prodigieux de pouvoir alterner entre le genre de l’enquête policière et celui de l’investigation philosophique. 

Rendre les deux genres indiscernables, réparer Chesterton : ce sera cela, aussi, le projet de Borges — faire de Chesterton lui-même un personnage de Chesterton, un métaphysicien excentrique et génial. 

Mais tout cela aurait sans doute semblé un peu farfelu à l’écrivain anglais, auteur de ce magnifique plaidoyer envers  la simplicité du génie : « Les critiques sont beaucoup plus fous que les poètes. Homère est un être entier et plutôt calme. Ce sont ses critiques qui le déchiquètent d'une manière extravagante. Shakespeare est tout à fait lui-même, ce ne sont que certains de ses critiques qui ont découvert qu’il était quelqu’un d’autre.  Et pour avoir vu dans ses visions de nombreux monstres étranges, Saint-Jean l’évangéliste ne vit jamais de créature aussi sauvage que l’un de ces commentateurs. »

Chesterton était-il améliorable ?

Si Borges a écrit un livre des êtres extraordinaires, ce sont les pensées et les paradoxes de Chesterton qui sont extraordinaires. Son esprit, trop dense pour celui du lecteur, est comme une anomalie de l’intelligence — et l’on se dit à le lire que Chesterton avait besoin de la foi chrétienne pour se protéger de lui-même et de l’orgueil logique et démoniaque de son propre cerveau.  

L’erreur de Borges serait d’avoir voulu fonder toute sa littérature sur les mouvements infinis de ces seuls paradoxes, sans voir qu’ils désignaient, pour Chesterton, la forme même du monde — un monde où l’intelligence pouvait s’épanouir librement, mais sans jamais pouvoir le connaître en entier. 

Borges, dans sa plus célèbre nouvelle, à mis précisément l’inverse en scène, un monde entraîné par satan dans sa chute, une spirale infinie et parfaite, celle des escaliers de la bibliothèque de Babel. La bibliothèque de Babel : à la fois  le plus prodigieux et le plus amer des contes modernes. L’histoire d’un écrivain qui n’envisage comme seule transcendance accessible que l’infini haineux d’une combinatoire. 

Chesterton, l’imparfait, le pécheur, lui avait répondu par avance : « Le cosmos est sans doute le trou le plus petit où l’homme puisse cacher sa tête. »

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