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Bret Easton Ellis

Bret Easton Ellis, entre dandy et vieux con

3 min
À retrouver dans l'émission

Le vieil écrivain branché était presque devenu un classique.

Bret Easton Ellis
Bret Easton Ellis Crédits : GABRIEL BOUYS - AFP

J’ai commencé avec un énergie vengeresse White, le livre que Bret Easton Ellis vient de consacrer à son incapacité à écrire encore un roman :  "le désir d’écrire de la prose avait continué à pulser faiblement en moi pendant des années, mais pas dans ce que je considérerais désormais comme l’enclave truquée du roman".

Et cela m’a bizarrement enchanté car Ellis avait justement provoqué chez moi quand j’avais découvert son œuvre, il y a 15 ans, un tonitruant et intime renoncement au roman. 

J’avais été tellement bluffé par ses facilités et son génie, par le début de Lunar Park et par les scènes de campus des Lois de l’attraction que j’avais renoncé à la littérature et que je m’étais inscrit en thèse de philosophie.

Cette passion juvénile s’était heureusement pour moi largement dissipée par la suite, je n’avais pas aimé American psycho, seulement le début de Glamorama et j’avais trouvé Suite impériale très mauvais. L’auteur lui-même déjà très largement béatifié en France, avait commencé à m’ennuyer un peu et j’avais fini par me désabonner de lui sur Twitter : ses commentaires incessants sur la pop culture, sa détestation de Kathryn Bigelow et son projet de film avec Lindsay Lohan et James Deen, ne m’avaient jamais intéressé. 

Or Ellis, dans cette ultime œuvre de non-fiction, faisait précisément remonter son abandon du roman à ces épuisantes détestations qu’il provoquait alors sur Twitter : on vendait d’ailleurs White comme une réponse du vieil homme aux milléniaux, ses haters, et cela avait été un plaisir particulier, alors que je m’étais réveillé ce matin-là fiévreux et incapable de lire L’Idiot, le seul livre que j’avais emporté avec moi, de télécharger les premières pages du livre et de les lire ainsi, avec la délectation proustienne de la maladie.

Venu sans doute de ma propre réticence vis-à-vis des réseaux sociaux, j’ai eu un plaisir étonnant à me plonger dans ces pages d’un moralisme désabusé : "Cette colère était nouvelle, quelque chose que je n’avais jamais connu auparavant – et elle était liée à une anxiété, une oppression, que je ressentais chaque fois que je m’aventurais en ligne, l’impression que j’allais en quelque sorte commettre une erreur au lieu de tout simplement présenter mes pensées sur un truc quelconque. (...) Les peureux prétendaient capter instantanément l’humanité entière d’un individu dans un tweet insolent, déplaisant, et ils en étaient indignés".

Si techniquement, de par ma naissance en 1980, je suis - de justesse - un millennial, je n’ai jamais ressenti, je crois, cette indignation générationnelle, qui s’était fait connaître en France par le succès hors de toute proportion du livre Indignez-vous du diplomate nonagénaire Stéphane Hessel.

Toujours à la limite de considérer que les jeunes sont des cons et Harry Potter, un maléfique imposteur, j’étais néanmoins enclin, depuis une dizaine d’années que je n’avais pas ouvert un des livres de la veille star à capuche de la littérature américaine, à le considérer comme une sorte de vieux con : pas assez millennial pour considérer cet essai comme l’œuvre tardive d’un vieux dandy atrabilaire, trop pour me laisser prendre à ses détestations convenues de la télé-réalité et d’instagram — je devais d’ailleurs découvrir ce même week-end que ma fille disait « Instagram, pic et pic et colégram” — j’ai lu ce livre avec curiosité et bienveillance. 

Peut-être était-ce un effet de la fièvre, mais le livre, que je lisais sur mon téléphone, crevait littéralement la surface de mon écran ‘retina’. Même le bleu de Twitter, subtilement mordu par l’encoche du dispositif de reconnaissance faciale, n’arrivait pas à me faire décrocher. J’avais presque l’impression de redécouvrir le plaisir de la lecture.

D’être rappelé, soudain, là où je m’y attendais le moins et par un auteur que j’avais depuis longtemps laissé tomber, au plaisir inégalable de la littérature. 

Le vieil écrivain branché était presque devenu un classique.

L’ancien mondain, même quand il reparaissait au détour d’une page, prenant de la coke avec Basquiat ou l’ascenseur avec Tom Cruise, cédait sous le mémorialiste. 

Les aventures narcissiques de Bret Easton Ellis entre Los Angeles et New-York avaient quelque chose de l’incessante navette de Saint-Simon entre Paris et Versailles, cet écrivain avait évolué au milieu du show-business comme le petit duc à la cour, il y avait dans son récit un mélange subtil de prophétisme mélancolique et de frivolité — notamment cette idée, très belle, qui faisait des acteurs en mal d’amour de sa jeunesse des prototypes de ce que les réseaux sociaux feraient bientôt de nous.

Moins qu’un contempteur des milléniaux, Bret Easton Ellis était devenu le témoin majeur du changement de millénaire.

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