LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Jean-Claude Brisseau

À Brisseau

4 min
À retrouver dans l'émission

Choses secrètes comme un mystérieux talisman cinéphile.

Jean-Claude Brisseau
Jean-Claude Brisseau Crédits : Pier Marco Tacca - Getty

Le paysage du cinéma français est parfois si sinistre que Le Fabuleux destin d'Amélie Poulain, petite horreur condescendante jaune d’or et vert bouteille, a pu passer autrefois pour un film joyeux, une comédie légère — j’entends encore, presque 20 ans après, la lourde cuillère du kitch et des bons sentiments s’abattre méchamment sur le Montmartre caramélisé de Jeunet. 

C’était l’année où j’étais rennais et cinéphile : j’allais presque tous les jours à l’Arvor, pour les nouveautés, ou au TNB, pour les rétrospectives : c’est là que j’ai vu presque tous les Truffaut, les Godard, les Lynch et les Kurosawa. 

J’ai dû voir 200 films en un an — chiffre pas si spectaculaire, aujourd’hui, mais c’était avant Netflix, avant le streaming et avant les torrents : j’avais pris mon vélo à chaque fois et j’avais soigneusement conservé mes tickets dans un boite de métal. 

Je vivais seul en cité u et je ne parlais quasiment à personne : j’évitais même la cuisine collective et j´allais au RU à l’ouverture, pour croiser le moins de monde possible. Je devais dégager une telle impression de solitude qu’un étudiant togolais et un étudiant cambodgien, clairement plus déracinés que moi, se sont successivement installés, compatissants à ma table — je me faisais peut-être alors des idées extrêmes du singularisme breton. 

Mon année cinéphile avait été en tout cas marquée par un effondrement à peu près complet de mes facultés sociales. 

Je ne me serais fait ainsi qu’un seul ami pendant l’année. Un ami cinéphile, évidemment, aperçu à la fac et à la rétrospective Godard. Mais nous avions attendu de voir ensemble Le cercle, de Jafar Panahi pour nous parler enfin : nous avions détestés.

La cinéphilie sérieuse est ainsi pleine de petits désastres et de déceptions iraniennes. 

Mais c’est cette année que j’ai vu Choses secrètes de Brisseau — et que j’y suis retourné deux fois. 

Je n’avais vu ni Noces blanches, ni de Bruit et de Fureur : Brisseau était absolument nouveau pour moi — et révolutionnaire. 

Le film resterait, je le découvrirai au fil des années en sortant de ma torpeur rennaise, un mystérieux talisman pour les cinéphiles de ma génération. 

J’ai eu plusieurs amoureuses et plusieurs amis, je le découvrirais peu à peu pendant les années qui suivirent cette révélation, qui l’avaient vu alors et qui le tenaient pour un chef d’œuvre. 

J’ai même fini, premier véritable climax de ma vie parisienne, par rencontrer un soir, une amie d’amie d’amie, Sabrina Seyvecou, son héroïne cinégénique et blonde, place de la Sorbonne : c’était extrêmement troublant. 

Car si Chose secrète était un film d’une ambition folle, à la fois grand film chrétien sur le diable et grand film marxiste qui racontait l’ascension sociale de deux femmes, c’était aussi, et peut-être avant tout, un film érotique. 

On oubliera difficilement la scène onaniste du métro et celle des marches de l’opéra : les deux actrices, sublimes, la brune et la blonde, ne portaient rien sous leurs manteaux, et découvraient que le sexe était comme une clé qu’elles utiliseraient bientôt pour crocheter la société. L’orgasme, dans cette théorie que cet orgueilleux film tentait peut-être d’opposer au marasme psychanalytique et marxiste du temps, était traité comme une sorte de capital. 

Semblable en cela à cet autre chef œuvre de l’époque, Showgirl de Verhoeven, cette étude des mœurs, elle aussi éminemment balzacienne, du destin d’une strip-teaseuse, Choses secrètes n’était un film érotique qu’en apparence. 

C’était plutôt, à Las Vegas ou dans les palaces du triangle d’or parisien, une plongée brutale dans les eaux froides du calcul égoïste — le sexe comme une lecture de Marx en apnée. 

Et c'était cette ambition, aussi, qui rendait Choses secrètes si touchant : avec son budget ridicule et ces acteurs de téléfilm, ces bureaux gris de multinationales aux moquettes décollées, ces hôtels particuliers dont seules les grilles extérieures avaient pu être filmées, Choses secrètes aurait dû être un film raté.

Choses secrètes n’était sauvé que par son ambition et son lyrisme. 

Ses partouzes un peu kitch nous parlaient d’autre chose : de la damnation et du mal, comme de ce terrible paradoxe que si les ascensions sociales sont vaines, les chutes sont insoutenables. 

Le film montait même par moment jusqu'à l’horreur inattendue, avec ce personnage, fabuleux et démoniaque, de milliardaire devenu matérialiste en veillant autrefois, enfant, pendant des jours impardonnables, le cadavre pourrissant de sa mère. 

En repensant à tout cela, au lendemain de la mort de Brisseau, je réalise ce qui nous a tant marqué chez lui : une issue salutaire et métaphysique à ces lancinantes maladies du cinéma français — la vraisemblance et la justesse. 

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......