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"Enée aux Enfers" de Jan Bruegel l'Ancien

Brueghel

4 min
À retrouver dans l'émission

L’histoire réduite à un syllogisme implacable

"Enée aux Enfers" de Jan Bruegel l'Ancien
"Enée aux Enfers" de Jan Bruegel l'Ancien Crédits : Heritage Images / Contributeur - Getty

La seule chose qui m'intéressait vraiment au Louvre, quand j’avais 17 ans, c’était les minuscules tableau de Jan Brueghel, dit de velours, sur les quatre éléments, surtout le feu, en fait, avec sa profusion d’objets en métal et de villes incendiées. 

J’étais très attiré par ce genre de choses, qui relevaient un peu du kitch, car je n’y croyais pas et que j’avais du progrès humain une vision linéaire. J’allais au Louvre à peu près dans le même état d’esprit que j’allais l’été visiter des blockhaus, pour sentir la douceur de la paix contre l’épaisseur du béton. J’aimais d’ailleurs à égalité parfaite les œuvres exposées et les dispositif de sécurité autour d’elles. Ce qui pouvait se passer de plus grave, quand j’avais 17 ans, c’est un vol de tableau — même si je connaissais cette anecdote édifiante de Nietzsche tombant dans les bras de son meilleur ami en apprenant que le Louvre venait de brûler. Fake news. Et le philosophe honteux en tirera d’ailleurs les conséquences dernière : il ne se laissera plus jamais prendre à de tels excès de sentimentalité. J’adorais le Louvre mais je savais ainsi qu’il me faudrait un jour passer par l’épreuve de purification mentale de son incendie pour prétendre un jour devenir un surhomme. À se demander si le jeune homme que j’étais, et qui remontait avec dédain le dimanche la ligne D du RER à travers les ruines de la banlieue sud, n’était pas obscurément fasciste. 

Je me suis dit ça en tombant sur un mème en apparence célèbre qui semble résumer la philosophie de l’histoire des adolescents blancs d’Europe et d'Amérique. Un mème qui, si je l’avais découvert à 17 ans, aurait irradié de sa sombre puissance toute ma vision du monde. Un mème que je connaissais déjà en réalité, même si pour le composer, j’avais dû scroller physiquement mon propre cerveau sur le RER D entre ma cité pavillonnaire idéale et les ruines du Louvre.

Le mème en question se veut une réflexion classique sur les grands âges du monde, appuyé sur 4 grands tableaux pompiers panoramiques, tous les 4 barrés d’une phrase définitive : les temps difficiles créent des hommes forts ; les hommes forts créent des temps heureux ; les temps heureux créent des hommes faibles ; les hommes faibles créent des temps difficiles. 

L’histoire réduite à un syllogisme implacable. Et difficile même de l’invalider comme relevant d’une vision fasciste : la chose possédait, dans son dynamisme même, quelque chose de trop pessimiste pour un quelconque idéalisme nazi — le IIIe Reich lui-même, invalidé par sa propre puissance, n’aurait pas tenu mille ans. 

Spontanément, je nous aurais mis en troisième position  — au stade de l’orgie sur fond de marbre blanc, voire, pour faire plaisir à Houellebecq et à Zemmour, au stade 4 : invasions barbares, technocratie incompétente, pornographes assassinés. 

Pour des raisons évidentes l’image traîne surtout sur des forums crypto-suprématistes. Mais c’est là ce qui m’a intéressé : ceux-ci, dénotant d’un optimisme qui m’a surpris, nous plaçaient en position une : les temps étaient certes difficiles, mais ils venaient de produire leur homme fort, Donald Trump lui même, un homme de la trempe des fondateurs d’empire. CQFD : The Donald prophétisé par la philosophie de l’histoire elle-même. 

Quelque chose avait du m’échapper, alors j’ai recherché la faille. 

Je venais justement de m’intéresser au corpus Brueghel l’ancien et j’y avait découvert une anomalie : sa célèbre Chute d’Icare ne serait pas de lui.  L’analyse des cernes du bois a démontré qu’elle serait postérieure à sa mort en 1569. Je ne connais rien bien sûr à la dendrochronologie, sinon que comme toutes les sciences exactes elle dépend d’une certaine quantité de preuves, plutôt que sur l’existence d’un  chêne millénaire qui servirait d’étalon unique — une sorte d’onde théorique, recomposée en laboratoire, qui aboutit à une représentation correcte du temps. Dès lors, mon tableau s’est retrouvé à flotter : il pourrait exister, quelque part, un article qui expliquerait qu’on s’est toujours mépris sur les cernes du peuplier, qui réagiraient de façon contra-cycliques au froid, en trouvant à s’y épanouir — et le tableau de Brughel pourrait, in fine, lui revenir.

Il s’agit là d’une fable, évidemment : mais ce qui m'intéresse ici c’est qu’en opposant à la vision romantique de l’histoire une approche plus scientifique, au lieu d’affaiblir Trump, je valide le relativisme qui l’a fait apparaître : la théorie du complot ne s'oppose pas à la méthode scientifique, elle en est, strictement, l’héritière ou la continuatrice. Trump n’est pas le nom de notre bêtise, mais la maladie poisseuse de notre intelligence. Rien de plus bizarrement sophistiqué que le véritable archaïsme, de plus dangereusement abrupt que notre doux relativisme. 

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