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Statue d'un homme qui lit

Bruno Latour

3 min
À retrouver dans l'émission

Ce que j’ai appris de Latour, c'est qu'il n’existe pas de théorie cohérente du monde humain qui ne soit en son fond religieuse.

Statue d'un homme qui lit
Statue d'un homme qui lit Crédits : Roberto Machado Noa - Getty

J’ai un rapport un peu complexe à Bruno Latour. 

J’ai fait un peu de philosophie analytique et d'épistémologie autrefois et évoquer Latour c’était pire que d’évoquer le diable. 

J’ai du lui jeter des dizaines d’encriers au visage : on n’admettait ici que les faits atomiques, et lui ne croyait ni aux atomes, ni aux molécules, ni mêmes aux  vaccins — tout cela était pour lui des constructions sociales. 

Le plus étrange c’était que nous étions alors, rue Monsieur Le Prince  dans l’appartement d’Auguste Comte, occupé alors par une annexe de l’EHESS. Auguste Comte : à la fois l’un des lointains fondateurs de l’école analytique et l'inventeur de la sociologie.

Je m’en souviens assez mal, mais il me semble qu’il y avait à l’époque une controverse autour d’Auguste Comte. Le ministre de l’éducation, un scientifique, se vantait d’avoir fait pivoter sa statue place de la Sorbonne, pour le punir, mais de quoi,  je ne sais plus exactement. Il semblerait d’ailleurs que le ministre se soit finalement fait pivoté lui-même : il est devenu une sorte de porte-parole français des climato-sceptiques. 

Bruno Latour est lui l’une des principales références intellectuelle de ce que l’ancien ministre appelle dédaigneusement le camp des réchauffistes.

Alors que je préparais un roman sur le transport en Ile-de-France, je m’étais procuré Aramis ou l’amour des techniques, le livre que Latour avait consacré à un étonnant projet d’hybridation entre le métro et la voiture individuelle développé par Matra. 

Ce n’était pas tout à fait mon propos et j’avais rapidement abandonné ma lecture. C’est en finissant mon roman que j’ai repris Latour. 

J’ai lu cette fois Nous n’avons jamais été modernes presque d’une seule traite, littéralement envoûté — j’étais d’accord en tout, c’était exactement cela, ce que j’essayais, et que je n’arrivais pas tout à fait à dire sur la ville moderne. 

C’était cela, aussi, qui me faisait détourner pudiquement la tête pendant mes cours lointains d’épistémologie, rue Monsieur le Prince, quand l’empirisme logique du Cercle de Vienne ou le réalisme des universaux de Russell m’apparaissaient soudain irréels et fantasmagoriques  — et avec eux ma vision idéaliste de la science.

Le réductionnisme même, le noyau savoureux de mes études de métaphysique, m’apparaissait plus construit que naturel.

Littérairement, Bruno Latour a été une révélation catastrophique : mon roman sur Paris, la capitale des modernes, s’est trouvé soudain alourdi de plus de 100 pages de scolies latouriennes.

J’ai du beaucoup couper.

Mais je suis resté latourien. 

C’est un sentiment difficile à expliquer. Il faut peut-être l’avoir été d’abord pour pouvoir le devenir. Avoir senti que le récit de la modernité était truqué depuis le début. Et truqué précisément là où s’y attendrait le moins : sur ses franges les plus rationnelles, les plus actives et les plus critiques.

C’est en lisant Latour que j’ai compris ce qui m’agaçait chez Bourdieu, compris aussi d’où venait la mauvaise humeur de ses héritiers : celle-ci était moins liée à leur déception de voir qu’aucune de leurs critiques ne portait vraiment, qu’à leur sentiment, plus inavouable, que la sociologie n’avait jamais été une science, mais une cosmologie, une vision presque surnaturelle de l’autonomie des choses humaines.

C’est cela que j’ai appris de Latour : il n’existe pas de théorie cohérente du monde humain qui ne soit en son fond religieuse. 

Tout la sociologie se résume peut-être une passion malheureuse pour les rituels. Et le rêve inaccessible que par la quantification on obtiendrait, sans recourir à Dieu, une cosmologie correcte. 

C’est sans surprise que les plus anciennes traces d’enquêtes sociologiques se trouvent dans la Bible — il s’agit de recensements et quand, par malheur, l’initiative n’en est pas divine, comme dans les Nombres, mais humaine, comme dans le Livre de Samuel, la vengeance de Yahvé est terrible : David perdra, par la peste, presque autant d’homme qu’il en a décomptés. 

Je ne peux m’empêcher d’y voir une pique adressée à la contre-productivité de la sociologie critique. 

Et de voir, au contraire dans le mythe de Gaïa, tel que l’a ressuscité Latour, Gaïa comme planète formant un organisme dont nous serions la conscience éphémère, Gaïa comme une nouvelle façon de décompter les hommes qui prendrait enfin acte du caractère sacré d’une telle opération — qu’une façon de contourner cette malédiction et de rendre à la sociologie un peu de sa performativité perdue.

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