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Bulles de savon

Méditation platonicienne sur une bulle de savon

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Le thème classique de l’enfant à la bulle de savon a été illustré par Rembrandt, par Chardin, par Manet.

Bulles de savon
Bulles de savon Crédits : Karl Stanford / EyeEm - Getty

Le thème classique de l’enfant à la bulle de savon a été illustré par Rembrandt, par Chardin, par Manet. 

Les fleurs et les lapins ballons de Jeff Koons se rattachent aussi à cette tradition : quand les compétences des clowns d’anniversaires auront été perdues, quand les derniers hévéas auront été abattus, les dernières gouttes de pétrole brûlées, il ne restera peut-être que ces empreintes irisées du souffle des humains.

Au lieu d’éclater ces bulles, grâce à la virtuosité de l’artiste, sont tombées dans un piège d’éternité. 

63 centimètre sur 61, c’est la taille du tableau de Chardin sur ce thème  —  un bout d’écorce terrestre mis à la verticale et conservé dans l’atmosphère protégée du Metropolitan Muséum. 

C’est un tableau mélancolique.

La bulle a l’air fragile mais l’adolescent qui la souffle n’a pas tenu beaucoup plus longtemps.  

C’est une allégorie facile à lire. 

Mais il y a peut-être autre chose. La bulle de savon, parfaitement sphérique, a quelque chose d’une idéalité mathématique. La bulle de savon de 1733 et celle de 2018 partagent un secret commun. 

On sait que quelle que soit la complexité de la  forme qu’on immerge dans une eau savonneuse, un polyèdre quelconque, les doigts écartés d’une main, la bulle qu’on obtiendra représentera toujours le volume minimum exigé pour recouvrir une telle surface. Une bulle de savon, c’est la résolution instantanée d’un problème d’optimisation.

En l’absence de toute contrainte interne la sphère représentera ce volume minimal.

La bulle, même sous sa forme la plus simple, apparaît soudain étonnamment savante. Elle connait, d’une façon ou d’une autre, la valeur de Pi et la formule de la sphère. Elle est plus profonde que l’adolescent qui la souffle. 

Elle est moitié en eau savonneuse, moitié en vérité éternelle.

Vu comme cela ce pourrait être l’adolescent qui aspire, avec sa paille, les fins cristaux du vrai.

Ce pourrait être la bulle qui souffle l’adolescent.

Connait-il un peu de mathématiques ? Il est singulier que Chardin n’ait pas représenté un enfant, comme dans le tableau avec la toupie du Louvre, mais un adolescent.

Il fallait peut-être adoucir le tableau. Adolescent, il peut vivre déjà, par fragments de théorème, par lambeaux de démonstrations, dans le monde incorruptible de la bulle — il est doté déjà du don d’éternité.

La vanité chrétienne cache peut-être ainsi une méditation platonicienne.

Contemporains de la Blue Marble, cette première photographie de la Terre vue de l’espace — un autoportrait critique de l’humanité comme collection de bacilles dans une goutte d’eau — il est impossible, aussi, de ne pas penser à l’humanité devant cette bulle de savon.

Nous n’avons pas demandé à apparaître, nous n’avons pas été créé, les choses se sont passées comme ça, organisées ainsi.

Nous avons été soufflés par une nature indifférente. 

Et nous n’y sommes absolument pour rien.

Mince consolation nous serons peut-être pour quelque chose dans notre disparition.

La bulle commence à vaciller, à se tordre dangereusement.

L’Amazonie s’assèche, le climat se réchauffe.

La paille à travers laquelle passait le souffle de la vie est peut-être cassée, ou plutôt nous nous sommes détachés d’elle.

La moindre catastrophe pourrait simplement nous briser.

Nous n’avons strictement aucun emprise sur la solidité réelle de l’objet qui dérive. Le moindre trou d’aiguille et nous n'existeront plus.

A moins d’un miracle nous disparaîtrons comme nous sommes apparus : sans nous en rendre compte, sans raison véritable.

L’équation de la sphère se refermera sans nous.

Le miracle, pourtant, existe. C’est lui que fixe l’enfant sage du tableau du Louvre. Autant la bulle est indifférente et incontrôlable autant la toupie est fidèle et stable.

Avec un peu d’énergie, on peut la faire tourner toujours.

Et son angle de rotation résiste à toutes les influences extérieures.

Une toupie c’est un objet pas tout à fait terrestre.

C’est comme un doigt timide passé de l’autre côté de la membrane de la bulle. 

L’espace, autour de nous, se remplit lentement de gyroscopes injectés en orbite — des toupies dorées comme autant de tout petits mondes, des mondes encore inaptes à la vie, incapables de nous accueillir, mais dont l’enfant de Chardin à déjà noté la résistance exceptionnelle : ce sont là des objets qu’on ne peut pas souffler et que même la rotation Terre ne parvient pas à coucher — ils seront un jour plus résistants, peut-être, que le soleil lui-même, qui s’essoufle lentement. 

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