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Une exposition des caricatures de Charlie Hebdo au musée de la BD à Cosenza

Je n’ai jamais été vraiment lecteur de Charlie Hebdo

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Mon truc, c’était le Grand Duduche. Je le lisais chez ma grand-mère, il tombait en morceaux, mais c’était assez pour tomber à mon tour amoureux de la fille du proviseur et pour m’imprégner de toute la contre-culture des années 1960 et 70.

Une exposition des caricatures de Charlie Hebdo au musée de la BD à Cosenza
Une exposition des caricatures de Charlie Hebdo au musée de la BD à Cosenza Crédits : Pacific Press - Getty

J’avais identifié, en marchant enfant dans la ville de Rennes, les lycées comme de terrifiantes casernes, et si Cabu ne m’avait pas montré que cela pouvait aussi être un lieu de liberté, j’aurais été terrifié : je lui dois une partie de mon enfance heureuse. 

J’ai connu deux lycées dans ma vie, le mien et celui du Grand Duduche. 

J’ai compris bien plus tard quel exceptionnel dessinateur était Cabu — le seul à avoir réussi, sur la couverture d’un recueil des dessins d’Hara-Kiri, à rendre Chirac méchant. 

J’ai souvent constaté, en revanche, que les lecteurs de Charlie Hebdo avaient quelque chose de sentencieux et de pénible — très loin de cette finesse de trait. 

Le Charlie Hebdo de la fin des années 90, du début des années 2000, cela reste pour moi le lieu où une certaine gauche est devenue méchante, pompeuse et didactique : le fanzine officiel des baby boomers qui avaient bien rigolé mais qui avaient maintenant envie que les rires s’arrêtent.  À la limite pourquoi pas — mais pour un journal satirique, c’était un peu ennuyeux.  

J’ai écouté samedi dernier le début de Réplique : Finkielkraut a lancé son sujet, "La place de l’humour dans la France d’aujourd’hui", et annoncé ses invités, Frédéric Beigbeder et Philippe Val. 

Meilleur lancement de tous les temps : inviter Philippe Val pour parler de l’humour, j’ai éclaté de rire, très sincèrement, et j’ai coupé la radio, avec le sentiment très net d’avoir entendu la meilleure blague de l’année. 

J’associe le Charlie Hebdo de ces années à un client fidèle de la librairie où je travaillais : il arrivait tous les mercredis avec son journal plié, et il me le prêtait quand j’étais à la caisse — je le retournais pour découvrir les fameuses couvertures auxquelles nous avions échappé. Et toujours, nous tombions d’accord, M. Camin et moi, elles étaient plus drôles que la couverture choisie. 

Et ce n'était peut-être rien, mais cela relevait obscurément d’un problème éditorial sous-jacent. 

Mais déjà M. Camin avait disparu dans le petit coin philo de la librairie où il avait repéré la moustache d’Ignacio Ramonet, qu’il allait invectiver sur le traitement par Le Monde diplomatique de la crise irakienne. 

De là à faire de Charlie Hebdo un organe néoconservateur, peut-être pas, mais je ne vois pas ce que le Grand Duduche allait faire là-dedans. Et puis, c’est alors qu’a éclaté l’affaire Siné. C’était, de loin, le dessinateur que j’aimais le moins dans Charlie Hebdo, celui qui pas une seule fois ne m’avait fait rire — je ne comprenais rien à sa colonne de gribouillis noirs. 

Alors quand il s’est fait virer sur des soupçons d'antisémitisme pour une blague sur le mariage du fils Sarkozy avec la fille Darty, j’ai été soulagé pour mes yeux — pas de quoi être fier de ma réaction. 

J’avais lu cependant, en la trouvant peu compréhensible, la lettre de licenciement de Val à Siné sur une plage de Vendée en juillet 2008. Mon ami Thomas Lévy-Lasne, peintre et grand amateur comme moi de Cabu et d’Honoré, achetait alors Charlie Hebdo, et je le lui avais emprunté. Quelques mois plus tard, il devait faire une grande peinture de ses amis sur la plage, dont moi, tenant à bout de bras les explications de Philippe Val pour me faire un peu d’ombre — Philippe Val comme une sorte d’énorme éclipse. 

Quand il a été demandé à chaque Français de descendre dans son for intérieur et de dire si, oui ou non, il était "Charlie", cette affaire, ainsi éternisée, m’est revenue, ainsi que les pénibles explications du Philippe Val d’alors sur cette affaire tellement années 2000, entre présence exacerbée de la question palestinienne dans les médias français — il n’y a qu’à la comparer avec le traitement contemporain de la question ouïghoure — et soupçon, un peu dégueulasse, de sécession massive des "banlieues de l’islam", comme on disait à C dans l’air.

Comment Charlie s’était retrouvé là-dedans, et un temps associé, dans les manifestations qui avaient suivi l’attentat, à des forces de police qui avaient si nettement échoué à le défendre ? 

Mais j’avais été Charlie, et il en existait une preuve irréfutable — et je ne suis pas certain, en revanche, c’est tout le paradoxe, que le Charlie d’alors l’était vraiment.

par Aurélien Bellanger

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