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Portrait de Francois-Rene de Chateaubriand par Anne Louis Girodet Trioson (1811)

Nous sommes tous une arrière-petite-nièce de Chateaubriand

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Chateaubriand est pour moi le plus grand des écrivains français : c’est le seul qui, quand je le relis, ressuscite un peu de la magie classique attribuée autrefois à la littérature.

Portrait de Francois-Rene de Chateaubriand par Anne Louis Girodet Trioson (1811)
Portrait de Francois-Rene de Chateaubriand par Anne Louis Girodet Trioson (1811) Crédits : DEA / G. NIMATALLAH - Getty

« Je n’ai fait que deux dédicaces dans ma vie l’une à Napoléon l’autre à l´abbé Séguin. J’admire autant le prêtre obscur qui donnait sa bénédiction aux victimes qui mourraient à l’échafaud, que l’homme qui gagnait des victoires. »

C’est l’ouverture de la Vie de Rancé et on peut parler d’une ouverture réussie. 

Tout y est ou presque de Chateaubriand : l’homme qui vit mourir son frère sur l’échafaud, jusqu’à demeurer, en tout cas pour lui-même, l’unique représentant de l’Ancien Régime dans le monde nouveau, en même temps qu’il se prévalait d’être l'unique contemporain de Napoléon. 

Si Chateaubriand a pu parfois pousser le légitimisme jusqu’au fayotage, en déclarant par exemple que la chapelle expiatoire de Louis XVI était le plus beau des monuments qu’on n'ait jamais construit, son rapport à l’Ancien Régime de sa jeunesse est suffisamment sincère pour, après ce qui est peut-être le premier enfant méchant de l’histoire de notre littérature, le portrait de ce jeune malouin qui s’amuse à précipiter dans la mer ses camarades de jeu depuis les brise-lames de la baie, et qui annonce déjà le Steerforth du David Copperfield de Dickens, il s'autorise à le sauver soudain en racontant le héros qu’il sera pendant les guerres de Vendée. 

Comme il est agaçant, pourtant, cet écrivain génial, et génialement plaintif : « je ne serai lu de personne, excepté peut-être de quelques arrière-petites-nièces habituées aux contes de leur vieil oncle. Le temps s’est écoulé, j’ai vu mourir Louis XVI et Bonaparte ; c’est une dérision que de vivre après cela. Que fais-je dans le monde »

Nous sommes tous une arrière-petite-nièce de Chateaubriand. 

C’est le seul écrivain qui quand je le relis ressuscite un peu de la magie classique attribuée autrefois à la littérature : celle-ci est bien une forme de la conversation ; ce n’est pas un livre qu’on ouvre, c’est un ami qu’on retrouve. 

Ainsi de la Vie de Rancé, son dernier livre, un livre de commande, de celles qu’on ne refuse pas : une commande de son confesseur. Et on sent, parfois, que Chateaubriand se force :  il a sagement compulsé toutes les biographies du réformateur de la Trappe, mais au moment de vraiment raconter sa vie, il s’égare, nous parle de la Fronde, de l’ancienne France du temps des précieuses ridicules, du Cardinal de Retz. 

Dont le portrait par Bossuet lui inspire cette foudroyante épigramme : « les grands génies doivent peser leur parole ; elle reste, c’est une beauté irréparable. »

Abordant enfin l’épisode le plus romanesque de la Vie de Rancé, il s’attarde, avec les délicatesses d’un philologue, plutôt que d’un hagiographe, sur l’incroyable rumeur : l’ancien libertin est-il entré à la Trappe avec la tête momifiée de sa maîtresse ?

On sent bien que ce livre, Chateaubriand n’a pas vraiment voulu l’écrire, et que la seule véritable énergie littéraire qu’on y trouve c’est, pour notre grand plaisir, quand Chateaubriand y parodie Chateaubriand. 

Ainsi de cette digression sur la maîtresse du duc de guise, prétexte pour passer du sacrifice de celle-ci à cette note bretonisante et souveraine : « les jeunes filles de la Bretagne se laissent noyer sur les grèves après s’être attachées aux algues d’un rocher »

Ce livre étrange pourrait d’ailleurs être sauvé par une seule phrase, l’une des meilleures de toute la littérature française : « tout a changé en Bretagne, hors les vagues, qui changent toujours. »

Ce que Chateaubriand réussit peut-être le mieux, dans son portrait du saint, c’est son départ raté, plutôt que sa forclusion réussie : « un jour, avec trois gentilshommes de son âge, il résolut d’entreprendre un voyage à l’imitation des chevaliers de la Table ronde ; ils firent une bourse en commun, et se préparèrent à courir les aventures ; le projet s’en alla en fumée. »

À lire ceci, j’avoue, je me suis demandé un instant si Chateaubriand ne croyait pas plus au point-virgule qu’à Dieu.

Quand il veut écrire bien, il est en tout cas sans égal ; même Flaubert est loin ; « on conseilla à Rancé de se consacrer aux missions, aller aux Indes, errer dans les rochers de l’Himalaya. »

Et sans cesse Chateaubriand nous rappelle qu’il est le plus grand des écrivains français, comme quand sa mémoire le fait soudain passer de Chambord à Londres : « j’ai revu cette ville témoin de mes rapides grandeurs et de mes misères interminables, ces places remplies de brouillard et de silence, d’où émergèrent les fantômes de ma jeunesse. Que de temps déjà écoulé depuis les jours où je rêvais René dans Kensington jusqu’à ces dernières heures ! »

Chateaubriand est le seul de mes amis que je suis toujours heureux de regarder, interminablement, mourir. 

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