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Une vieille machine à écrire

Le surréalisme

4 min
À retrouver dans l'émission

L’écriture automatique est une pratique ancienne.

Une vieille machine à écrire
Une vieille machine à écrire Crédits : Ken Redding - Getty

Dans l’un des volumes de son Répertoire, Butor raconte que lors d’une conférence au Japon, le vers qu'il voulait citer, je n’arrive plus à me souvenir s’il était de Breton ou d'Apollinaire, s’était retrouvé très largement amélioré par une traduction fautive : « la douleur de mourir passe le plaisir de vivre » était devenue, par la substitution d’une seule lettre, en quelque chose de beaucoup troublant : « la douceur de mourir passe le plaisir de vivre. »

Tous les apprentis poètes des années 2000 ont un jour ou l’autre connu des scènes similaires, en jouant avec l’outil de traduction automatique de Google. Tous les apprentis poètes des années 2000, confrontés à ce génie froid de la métaphore, ont modestement reconnu, à un moment ou un autre, que Google était le meilleur poète de leur génération. 

La façon empirique, démocratique même, dont fonctionnait la chose, en partant des corrections individuelles que chacun pouvait apporter aux réponses proposées, et en fédérant celles-ci, faisait d’ailleurs de google translate un monstre encore humain. Sa poésie restait par ailleurs un accident du système, une preuve de son inadaptation incorrigible : Google, moins hégémonique qu’il n’y paraissait, restait un peu l’idiot du village global. 

La situation qui attend les romanciers est peut-être plus inquiétante : ce n’est plus le don des poètes pour la métaphore impromptue, pour le raccourci intellectuel soudain qui se retrouve cette fois-ci émulé, mais leur art tout entier. Faites lire Homère à un réseau neuronal et il en sortira, en quelques secondes, toute la littérature mondiale, et en quelques minutes autant de versions alternatives qu’on voudra, une œuvre nobélisable toutes les microsecondes, autant de livres goncourables qu’il peut s’en écrire et chacun noté, sur Amazon, cinq étoiles, par tous leurs commentateurs et dans toutes les langues. 

Ceux-ci finiraient en réalité rapidement par manquer face a à cette inflation éditoriale de nature à ridiculiser le big-bang. Il faudrait des lecteurs robots pour endiguer l’invasion des livres machines. La littérature, devenue une lointaine bataille d’algorithmes, nous échapperait un peu. Elle reviendrait sans doute vers nous plus vite qu’on l’aurait cru quand l’un de ces singes dactylographes serait accidentellement tombé sur la combinaison ultime du livre mallarméen ou sur la faille godelienne de toute axiomatique. Le livre ainsi généré attrapera logiquement un nombre infini d’étoiles dans les agrégateurs de tous les Amazon de l’univers, et ce sera la fin de celui-ci, son effondrement dans cette singularité finale.

C’est en tant qu’écrivain un scénario qui me conviendrait presque — la mort, plutôt que l’uberisation — s’il n’était erroné depuis le départ. La littérature a déjà traité avec des algorithmes infiniment plus puissants que ceux qu’on connaît aujourd’hui. La littérature a déjà traité directement avec les forces du rêves. 

L’écriture automatique est une pratique déjà ancienne.

Un ami lacanien me soutenait autrefois que l’inconscient savait tout, et tout cela ne voulait pas seulement dire telle ou telle scène primitive et refoulée, au sens de Freud. Tout, cela voulait l’enchaînement immense des causes et des effets, la totalité de l’univers. C’était une théorie assez fantasmagorique mais qui se tenait plutôt, car c’était, pour Lacan, en tant qu’entité physique, et non psychique que l’inconscient savait cela. 

C’est en repensant à cela que j’ai soudain compris, avec 20 ans de retard, la raison pour laquelle un ami sataniste, au lycée, avait accepté de m’échanger les sept CD du jeu d’aventure et d’horreur Phantasmogoria, une splendeur, contre ma modeste simulation de billard en 3D. Notre accord n’avait rien de faustien, ou pas dans le sens attendu : c’était bien le billard, et non le jeu gothique, qui représentait la tentation véritable, celle de l’omniscience : en appuyant sur la touche R on pouvait en effet faire apparaître la trajectoire de sa boule, et de toutes celles qu’elle allait toucher sur son parcours. On avait accès, depuis un tripot virtuel en 3D, à toute l’histoire du monde, et on pouvait intervenir comme on voulait sur son futur.

Le plus chanceux des singes dactylographes n’est qu’à une touche du savoir absolu : pourquoi, dès lors, partir à la recherche du livre unique, cette fantasmagorie lointaine, quand on peut ainsi prétendre au geste parfait ? Dispensés de la lourde tâche d’écrire de la fiction, les romanciers du futur n’auront plus qu’à rêver de ce miracle plus surréaliste que faustien : un roman en un coup.

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