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Palais des festivals, croisette et affiche Festival de Cannes 2018

Les pastiches

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Et si les pastiches étaient les originaux véritables ?

Palais des festivals, croisette et affiche Festival de Cannes 2018
Palais des festivals, croisette et affiche Festival de Cannes 2018 Crédits : ROLAND MACRI / BELGA MAG / BELGA - AFP

Et si les pastiches étaient les originaux véritables ?

A l’été 1965, les deux plus proches collaborateurs d’Hergé, Bob de Moor et Jacques Martin, prennent l’initiative de dessiner seuls une planche de Tintin, alors que le maître est en vacance.

La planche, sortie d’un album fantôme, représente Tintin et Haddock dans un avion au décollage. Elle ressemble à ces planches de transition, de plus en plus nombreuses à mesure qu’Hergé avance dans son œuvre, où il ne se passe plus rien, ou des gags seuls se déploient à travers la page, sans incidence véritable sur l’intrigue, ni drôlerie véritable — sinon un drôlerie savante, et un plaisir d’esthète à voir Hergé agrandir démesurément ces incises, et modifier la nature de son œuvre, la rendant de plus en plus  contemplative, et passant du monde agité de Bruegel au temps ralenti de l’estampe  — on pense évidemment aux 17 cases du gag du sparadrap dans L’affaire Tournesol, quand il lui en a fallu à peine plus, dans Le Lotus Bleu, pour faire basculer le monde dans la guerre.

On retrouve, dans les vitrages obliques de la tour de contrôle, dans l’amande délicieuse des réacteurs de la Caravelle, la merveilleuse patience du Hergé tardif, une façon de dissoudre ses arcs narratifs dans les eaux acides de la modernité. Hergé, on le sait depuis sa vue en coupe de la fusée d’Objectif Lune, utilise le dessin technique comme un crayonné mental  — la ligne claire, c’est un dessin technique qui tournerait soudain la tête, c’est un Picasso évidé qui redeviendrait soudain le beau visage plein de Dora Maar.   

Je m’émerveille encore, à ce sujet, que les études franco-belges tiennent le fait que Tintin ait marché sur la Lune 15 ans avant Armstrong pour un exploit véritable — le programme Apollo, face au sérieux de ce blueprint, n’aurait été qu’un pastiche de ce vol inaugural. Beau joueur Hergé enverra un dessin à Armstrong. 

La légende raconte qu’il aurait plus mal pris le pastiche de ses collaborateurs.

Je pense que c’est en regardant cette planche, atrocement irréprochable, qu’il aurait pris sa décision célèbre de faire mourir Tintin avec lui — il lui aura été donné, privilège rare, de se voir mort, dans cette version dessinée d’une expérience de sortie du corps dont l’amateur d’occultisme qu’il était devait connaître l’exceptionnelle rareté. 

La même chose vient d’arriver, le mois dernier, à Jean-Luc Godard. 

Comme tout le monde, je me suis laissé prendre à ce petit court-métrage censé accompagner, sur YouTube, la projection de son dernier film. C’était une réflexion, assez canonique, sur le cinéma comme technique et la technique comme cinéma, le tout appuyé sur des images héliportées de l’évacuation de Notre-Dame-des-Landes.

Le pastiche est avéré mais je persiste à penser qu’il s’agit d’une oeuvre de Godard — une sorte de prolongation pré-posthume.

Comme cela avait été le cas avec Le Mépris en 2016, une image de Pierrot le Fou servait encore cette année d’affiche au festival de Cannes. Les deux films ont plus de 50 ans et appartiennent quasiment au domaine public. Il s’est passé moins de temps entre A bout de Souffle et la fondation d’Hollywood qu’entre la Nouvelle Vague et aujourd’hui.

Et cela fait 50 ans cette année — le film Le redoutable venait ironiser là-dessus l’année dernière — que Godard a renoncé au cinéma industriel. Godard faisait encore figure, il y a 25 ans, d’autorité intellectuelle absolue, de référence artistique ultime. Comme beaucoup d’étudiants je me suis émerveillé que son nom véritable soit un rébus aussi génial : Godart — le dieu de l’art. 

Tout cela s’est un peu estompé. Sa position de surplomb intellectuel s’est un peu affaiblie, à mesure, en revanche, que l’esthétique de ses films se raffinaient. La façon dont les couleurs chaudes bavaient magnétiquement dans Éloge de l’amour reste inoubliable.

Si Godard avait 30 ans aujourd’hui, il n’aurait pas fait la Nouvelle Vague, mais vendu des filtres à Instagram ou à Snapchat — et son triomphe esthétique n’en aurait pas été moins grand. Le drame et la chance de Godard, au fond, c’est d’être encore en vie. Il est devenu contemporain de son propre purgatoire — il l’a peut-être lui même fabriqué. Il a tout fait pour qu’on l’oublie, pour devenir fantôme. Mais le voir revenir, même pour de faux, dans l'actualité filandreuse de YouTube, plutôt que dans le puits sans fond d’un cinéma sacramentel, me l’a ressuscité. 

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