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Le rappeur Kaaris en concert au Bataclan en février 2014 à Paris

Le rap français

3 min
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Si le rap français a jamais eu quelque chose de spontané, c’est dans le rejet, et la fascination, qu’il a toujours provoqués.

Le rappeur Kaaris en concert au Bataclan en février 2014 à Paris
Le rappeur Kaaris en concert au Bataclan en février 2014 à Paris Crédits : David Wolff - Patrick - Getty

Quand j’ai appris, il y a une quinzaine d’années, que l’amie d’une amie de la fille avec qui je sortais avait eu une aventure avec Joey Star, j’ai eu brièvement peur : c’était la première fois que j’étais directement connecté à ce déchaînement de violence que m’a toujours paru être le rap français.

Le rap français, moins un cri venu de la banlieue qu’une manière de révéler les petits-bourgeois à eux-mêmes.

J’avais pourtant fait des efforts à mon entrée en sixième : ma ville de banlieue était clivée entre une partie résidentielle et une partie plus populaire, des tours desquelles on apercevait les Tarterêts voisins, la banlieue chaude de ma jeunesse. C’était ce monde que j’avais symboliquement rejoint, en préférant, dans un geste de révolte urbanistique fondateur, passer mon mercredi après-midi sur le parking d’une supérette fermée plutôt que dans l’un des espaces verts de mon lotissement.

L’ami avec qui j’étais écoutait logiquement du rap français, une musique plus grinçante encore que le tourniquet de la cité voisine. J’aurais pû basculer, musicalement, cette après-midi de 1992, s’il n’y avait pas eu Nirvana, le cheval de Troie, à chevelure christique, qu’avait inventé l’industrie musicale pour faire survivre le rock, la musique des blancs, une décennie de plus. 

Tombant sous le charme, je m’étais désormais fermé au rap, et enfermé moi-même dans mon ghetto plein d’espaces verts. Mais je crois que je savais que j’avais fait un mauvais choix, ou plutôt que j’avais validé, par paresse, un choix non-libre imposé par ma sociologie. La preuve de ma mauvaise conscience, c’est que Nirvana resterait l’unique groupe que j’aurais jamais écouté — alors que tous mes camarades de section littéraire basculeraient bientôt vers Radiohead et Placebo.  

Ce que je ressentais, et c’était en cela que le rap m’inquiétait vraiment, c’est qu’il était l’unique émanation artistique spontanée de l’époque. Le rap était de l’ordre du cri, un cri que rien n’aurait structuré en amont — quelque chose comme la comparution immédiate de la réalité urbaine.

Ma sœur, qui y effectue un stage, m’a fait récemment visiter le tribunal de Bobigny, qui a à peu près l’âge du rap français et qui a dû plusieurs fois instruire contre lui. C’est un toit de verre posé sur quatre gros piliers circulaires, avec des galeries en encorbellement reposant sur des colonnes plus fines, le tout jaillissant de vastes jardinières remplies de palmiers qui donnent à l’ensemble des allures de temple égyptien — le Nil, en forte décrue, serait le passage en souterrain, à ses pied, de l’A86, tout juste signalé, en surface, par un long jardin fertile. 

Ma sœur a assisté là-bas à la comparution immédiate de Jawad Bendaoud, l’ancien logeur, innocenté, de Daesh, revenu devant la justice pour des menaces de morts. L’homme, cela a été bien analysé, a servi de catharsis, populaire et comique, après les attentats du 13 novembre. Connu pour dire à peu près n’importe quoi au plus mauvais moment, il symbolise à merveille cette vertu de spontanéité que j’attribuais autrefois aux rappeurs français.

A la question, réglementaire, du président sur un possible alcoolisme, Jawad Bendaoud est parti dans l’un de ses monologues qui font déjà partie, avec les gesticulations de Sganarelle et les dialogues d’Audiard, du folklore français, en expliquant qu’il ne buvait plus depuis qu’il était passé d’un tube de Kaaris au coma éthylique à cause de toutes les bouteilles qu’on lui offre en boîte de nuit depuis qu’il est célèbre. 

Je ne connaissais pas Kaaris. Le clip de Zoo s’ouvre sur une vision effrayante du rappeur  de Sevran, une kalash à la main, qui prononce ces mots définitifs : « j’n’ai aucune peine je te nique ta race ». A cet instant, j’ai pris soudain conscience du caractère joué de tout cela : rien de moins spontané, de plus travaillé, de plus cultivé que le rap français, dont l’essentiel de la mythologie tient à ce qu’il réussit toujours à faire peur à ceux qui ne l’aiment pas, à apparaître, sublime artifice, non comme la musique de la cité voisine, mais comme le chant de guerre d’un royaume barbare. 

Si le rap français a jamais eu quelque chose de spontané, c’est dans le rejet, et la fascination, qu’il a toujours provoquée. C’est une musique fortifiée — et c’est peut-être en cela qu’elle est le plus authentiquement, le plus médiévalement urbaine. 

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