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Institut de France (Académie française)

La critique littéraire

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Les idées sont trop grandes pour nous, il nous faut les tourner dans tous les sens pour réussir à les transmettre.

Institut de France (Académie française)
Institut de France (Académie française) Crédits : PEC Photo - Getty

J’avais lu, à sa sortie et avec beaucoup d’intérêt, le gros recueil des critiques littéraires qu’Albert Thibaudet avait publié dans la Nrf entre 1912 et 1936. Toutes les notices biographiques de Thibaudet s’entendaient sur trois points. Il était bourguignon, c’était le plus grand critique littéraire de son temps et il était gourmand. 

J’avais lu aussi son Flaubert et j’avais eu l’impression, une vague ressemblance, que les deux écrivains, le romancier et le critique, le Normand et le Bourguignon, l’homme du nord et l’homme du sud se répondaient d’un bout à l’autre de Paris. Leur coprésence, sur la même carte littéraire de la France, avait quelque chose d’une idéalité géométrique, c’était la structure même de notre champ littéraire et j’avais fini par m’agacer un peu de ces clichés culinaires incessants dont on adorait alourdir la figure du célèbre critique au liant bienveillant et au goût délicat. 

Cela m’agace, de même, quand on finit par préférer les bons mots de Flaubert à ses romans ou par trouver ses joues couperosées plus sexy que Salammbô. J’ai ainsi accueilli avec un peu de scepticisme les sept petits livres de Thibaudet que viennent de publier les éditions des équateurs : sept petites mignardises couleur de crème brûlée, de champignons, de bouillon de viande, de sauce au beurre. 

C’était le printemps et ça tombait plutôt mal : c’était un nuancier d’automne. 

C’était apparemment, en plus, des œuvres de jeunesse, des discours que le jeune professeur inconnu, encore un peu poète, avait soumis au prix d’éloquence de l'Académie Française. Pire, son Ronsard avait gagné en 1896, à sa première tentative. Pire encore, son Michelet, son Taine, son Chénier, son Vigny, son Fontenelle, son Gautier avaient tout perdu ensuite. 

L’Académie Française, c’est le nom de quelque chose de gênant quand on aime la littérature. Il y a 3 ans, j’ai appris par une alerte Google reçue à Perpignan que j’étais récipiendaire du prix Amic. C’était une bourse de 3000 euros de soutiens aux jeunes romanciers et cela tombait plutôt bien, je venais d’investir dans une télé géante et une playstation. J’ai hésité un peu, malgré tout : si je disais oui maintenant, quelles ressources de liberté me resteraient-il dans 40 ans pour refuser l’épée ? Mais je me suis bien présenté à la cérémonie, m’y suis fait prêter une cravate à bandes obliques et me suis levé à l’appel de mon nom. 

J’ai commencé de même, avec l’arrivée des beaux jours, à emmener les petites monographies colorées de Thibaudet dans les squares parisiens, qui ont très vite pris des dimensions bourguignonnes devant le paysage onctueux de cette grande intelligence en éveil. L’un des grands charmes de Thibaudet c’est d’avoir compris que la critique littéraire, c’était la science de l’idée. Et qu’on abandonne pas une idée car elle épuisée mais car elle nous épuise d’avance — d’où sa délicate théorie des générations littéraires. 

Fontenelle, l’unique centenaire de notre littérature, devait légitimement l’intéresser. 

Sa description de l’écrivain, ce «  beau canal tout droit entre le siècle du grand roi et celui de Voltaire » vaut presque la description dynamique d’une partie de Tetris, avec ses tetrominos en chute libre, ses modifications incessantes et cette impression de vie qui passe dans son éternité paisible : « trop relégué peut-être dans le demi jour de notre histoire littéraire, Fontenelle est l’exemplaire complet de ces génies de transition, qui n’occupent pas une place éclatante et ne créent point un idéal ou une forme nouvelle, mais qui, entre deux époques assurent les communications, arrondissent les angles, établissent un ordre régulier et une juste perspective, contribuent à faire du tableau de notre littérature quelque chose d’harmonieux, de suivi, de méthodique — de classique. »

C’est une définition plaisante de la littérature : les idées sont trop grandes pour nous, il nous faut les tourner dans tous les sens pour réussir à les transmettre. Il nous faut les digérer. On échappe difficilement, avec Thibaudet, à la gastronomie. La littérature est une machine à rendre les idées abruptes aussi comestibles que les fruits. A les faire mûrir dans les cloches de différents cerveaux. 

Parfois, elle parvient même, c’est ce qui s’est passé avec le romantisme, à fabriquer des animaux presque vivant. Un gibier merveilleux qui subjugue deux ou trois générations, avant de s’égailler dans le néant des bibliothèques où seuls des critiques de génie comme Thibaudet sauront encore le débusquer. 

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