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L'usage des stickers stratégiquement posés est une pratique universellement partagé

Le Front National

3 min
À retrouver dans l'émission

On était à l’arrêt mais il était écrit Le Pen : Vite ! C’était une sensation étrange.

L'usage des stickers stratégiquement posés est une pratique universellement partagé
L'usage des stickers stratégiquement posés est une pratique universellement partagé Crédits : CHRISTOPHE PETIT TESSON/EPA/Newscom - Maxppp

Il y un quart de siècle n’y avait pas un feu rouge ou un panneau stop dans toute la France sur lequel on n’eut pas posé un autocollant pour le Front National. 

On était à l’arrêt mais il était écrit Le Pen : Vite ! C’était une sensation étrange. 

Le Front National profitait aussi du temps du cerveau disponible des automobilistes pour leur faire résoudre des équations assez simples : 3 millions de chômeurs, 3 millions d’immigrés — je ne sais sincèrement plus s’il fallait répondre 0 ou 6. 

J’ai retrouvé un peu ces sensations d’enfance en haut du Tourmalet : quelqu’un avait eu l’idée, sans doute pour accrocher un peu d’attention aux pales des hélicoptères du Tour de France, de peindre en grosse lettre : « Soral a raison » sur le bitume bleuté des cimes pyrénéennes. 

On aurait tort de sous-estimer le pouvoir de nuisance de ces petits sacrilèges du beau pays de France. 

Le même message, sur un petit sticker collé sur le péage normand d’une autoroute nocturne, m’avait brièvement troublé : j’y avais un instant retrouvé, dans le mince sourire de la machine à carte bleue, quelque chose du sourire mauvais du youtubeur antisystème et j’aurais peut-être souri à mon tour, si j’avais été plus fatigué. 

Les quatre têtes alignées de Marine Le Pen à l'entrée du tunnel de La Défense, l’endroit le plus sombre de toute l’Île de France, peut-être de la France entière, ont cependant réussi à me faire rire l’autre jour : Marine, l’espoir : pas ici, pas comme ça. 

Je m’étais entre temps souvenu, en lisant un peu Michelet, que l’idée nationale s’était initialement  épinglée, dans la jeune Troisième République, à des œuvres plus conséquentes que ces affiches aux coins décollés. 

L’idée de nation était à chaque fois filtrée par une œuvre, cristallisée autour un précipité de paysage — la Lorraine de Barrès, les Ardennes de Taine, le Midi de Thiers. 

Sa définition, compliquée, dépendait d’une interprétation préalable, et presque toujours monumentale, de la Révolution. L’ancien régime était également convoqué sur sa durée la plus longue, l’église n’était jamais absente et si la race était présente, c’était de façon beaucoup moins obsessionnelle, ou plus bizarre qu’on s’y serait attendu. 

Il semble en réalité que les grands idéologues de la nation étaient trop occupés pour faire exister pleinement les thèmes qui agitent aujourd’hui leurs successeurs. 

On ne les verrait pas affréter des hélicoptères pour aller jouer aux douaniers dans les Alpes ou demander au pape, ou à n’importe quelle autorité religieuse, de réformer sa doctrine pour la rendre mieux compatible avec les délicatesses du fragile état-nation. 

Ce qui frappe, plutôt, dans ce pays tout jeune à la toile encore craquante, comme si les armatures ferroviaires qu’on venait d’y faire passer la déployaient pour la première fois, c’est l’immense et irrattrapable diversité du pays que les français découvrent alors en se découvrant français. La donnée première, et cela se retrouve jusque dans la façon dont le plus terrible des nationalistes s’accroche à sa région, à ses sols ingrats et pauvres, à ses âmes grandes et épuisées, c’est à quel point la nation triomphante est diverse et peuplée de pays irréductibles aux patois endémiques. 

La troisième république, c’est l’âge d’or de la géologie comme métaphore, des clichés infinis sur l’empreinte spirituelle des terroirs. 

Ce qui fait de la France de 1900 un pays subtilement racialisé. Moins une famille de familles comme le dirait Maurras, repris par Marine « l’espoir » Le Pen, qu’un pays de pays, qu’un cosmopolitisme intérieur. 

Aucune gloire parisienne n’échappe à son monument local. L’intellectuel archétypal est de Paris et d’ailleurs. 

Même Drumont a d’abord écrit un livre sur son Paris natal et pittoresque. Et si son célèbre argumentaire antisémite se retournait d’abord contre lui, et s’il avait toujours été plus parisien que français ? Nul n’est plus français, en fait, que celui dont la grand-mère analphabète ne comprenait même pas son député du tiers état, portait la mantille ou la coiffe et sacrifiait à des dieux archaïques, à des rituels barbares. 

Je pensais à tout ça l’autre en passant devant la Tour Eiffel. Il y avait un groupe scolaire dont je n’arrivais pas à discerner la nationalité. C’était assez intrigant le niveau de diversité atteint par ce groupe aléatoire frôlait l’échantillon humain parfait. Et j’ai ressenti une drôle de fierté nationale, un sentiment à la Michelet, quand je les ai entendu s’exprimer en français. 

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