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Claire Bretécher lors d'une séance de dédicace au 'Pen Club' à Paris le 14 décembre 1974

Pourquoi la mort de Bretécher m’a-t-elle rendu aussi triste ?

3 min
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J'étais sincèrement affecté en apprenant la disparition de la dessinatrice Claire Bretécher, alors même que j'étais largement resté étranger à son oeuvre. Ce que je savais, c’est seulement que je n’y comprenais rien : et c’était suffisant pour ne plus jamais réussir à l’oublier.

Claire Bretécher lors d'une séance de dédicace au 'Pen Club' à Paris le 14 décembre 1974
Claire Bretécher lors d'une séance de dédicace au 'Pen Club' à Paris le 14 décembre 1974 Crédits : William KAREL - Getty

D’où vient que la mort de Claire Bretécher m’a rendu aussi triste ? Je ne pensais jamais à elle, je ne possédais aucun de ses livres, et je peux même aller jusqu’à affirmer que je ne l’aimais pas.

C’est ma compagne qui m’a ramené à cette réalité gênante, alors que je déplorais le trop faible écho médiatique de la mort de la dessinatrice, la réaction modérée de twitter, la simple vignette sur le site du Monde. J’étais presque en colère, je ressentais ça comme une injustice, et je répétais qu’un tel traitement relevait du scandale. Que c’était une génie qu’on venait de perdre, le dernier des contemporains de Cabu, de Reiser, de Goscinny, de l’Obs triomphant des grandes années Rocard. 

Je crois, oui, que j’étais vraiment triste. 

“Mais tu ne m’avais pas dit que c’était une connasse ?” : moment embarrassant. Ce doit-être aussi pour ça qu’on se met en couple, pour confronter l’autre, après 15 ans, à ses contradictions.

Je l’avais dit, en effet. Et c’est vrai qu’elle boudait sur toutes les photos qu’on publiait d’elle. Mais connasse, quand même, qu’est-ce qui m’avait pris ? 

Elle était venue, vers 2005, en dédicace dans la librairie où je travaillais. Et elle avait dû être un peu désagréable. Cela arrive, et cela arrive aussi aux libraires de surréagir un peu. Voilà tout. 

C’était alors quelque chose comme son grand retour, car elle avait disparu, radicalement, de la circulation. J’ai lu, dans plusieurs nécros, qu’elle était une pionnière de l’autoédition, et qu’elle avait plutôt mauvais caractère — cela doit être lié.

Loin de moi l’idée de défendre l’édition traditionnelle, mais Bretécher éditrice, de ce que j’en ai vu, en 2005, cela ressemblait un peu à un désastre. 

Déjà elle avait disparu, absolument disparu des librairies traditionnelles. 

Et ces livres, ses merveilleux livres, j’ai été en taxi à l’endroit où ils étaient cachés. C’était dans un appartement du 17e, il y avait là des dizaines de piles, hautes comme des gens, et blanches comme des fantômes. J’ai pris ce qu’on m’avait demandé de ramener pour la séance de dédicace, qui fut un succès, mon ressenti mis à part. 

Voilà pour l’anecdote. Et maintenant, ma tristesse : quelle est sa cause, et d’où vient-elle ?

Les grandes années de Bretécher, c’est la fin des années 70, le début des années 80 : autour de ma naissance. Je suis né dans un temps bretéchéen.

Où que j’aille enfant, dans le grand peuple des cadres moyens et des employés au milieu duquel j’ai grandi, il y avait des Bretécher. Plus étrangement, je les trouvais souvent dans les placards, en raison d’une injonction contradictoire, propre à cette époque, qui tenait encore la BD pour une activité enfantine, mais qui se gardait aussi de laisser partout traîner des BD dites adultes — catégorie dans laquelle on ne savait pas trop s’il fallait ranger les Bretécher. 

Ce que je savais, c’est seulement que je n’y comprenais rien : et c’était suffisant pour ne plus jamais réussir à l’oublier. Si je ne comprenais pas, c’est qu’il y avait un secret, et qu’il faudrait le découvrir pour devenir adulte. 

D’ailleurs je ne suis même pas certain, pas plus qu’Agrippine ait jamais su se coiffer, que j’arrivais à lire les lettrages compliqués de Bretécher. 

Et cela fait trois décennies que je m’interroge sur les épisodes de lévitation de sa Thérèse d’Avila, au point que je n’ai pas vraiment d’autres rapports au mysticisme que de vraiment vouloir, encore après toutes ces années, savoir ce qui faisait flotter la sainte. 

La dynamique du gag était quelque chose qui m’échappait absolument. Ou plutôt le gag était d’un autre ordre, prodigieux, gigantesque : c’était que la société puisse exister encore. 

Car le monde de Bretécher, sorte de féminisation d’un cauchemar baudelairien aux héroïnes avachies et spleenétiques, témoignait d’une obscure catastrophe ; il me fallait découvrir qu’elle était cette déflagration qui avait renversé toutes les créatures de Bretécher : le monde, selon Bretécher, était un endroit où les poufs, comme des airbags métaphysiques, avaient succédé aux chaises bien droites du temps patriarcal. 

Il y avait eu, et impossible de me souvenir d’où ce savoir me venait — sinon des livres de Bretécher — un grand événement un peu avant ma naissance, c’était peut-être mai 68, peut-être Lévi-Strauss, peut-être la psychanalyse, peut-être le féminisme.

La tradition avait été brisée, notre belle civilisation nous était devenue aussi exotique que la culture d’un peuple premier — et les héroïnes de Bretécher, emberlificotées dans les cordons en spirales de leurs téléphones, commentaient, incrédules, la drôle de catastrophe, qui les avait autant libérés que plongés dans un désarroi cotonneux — cotonneux comme mes années d’enfance.

par Aurélien Bellanger

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