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Statue de David Hume

Clément Rosset

4 min
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Le monde sans volonté et sans représentation.

Statue de David Hume
Statue de David Hume Crédits : FUTURE LIGHT - Getty

J’ai passé récemment une soirée ivre mort en compagnie de deux spécialistes du philosophe Clément Rosset, qui venait de mourir et que je n’avais jamais lu. 

C’était le philosophe de la réalité. De l’idiotie du réel, l’idiotie au sens strict : le réel comme idiome à peu près intraduisible, en changement perpétuel — de la philosophie à la physique, tous les discours sur le monde étaient condamnés par avance, puisqu’ils étaient du monde, fantasques comme lui, comme lui improvisés et linéaires. Le monde sans volonté et sans représentation. 

Cela aurait plutôt bien correspondu à mon état alcoolisé si des réminiscences de mes années d’étude ne m’avaient pas incité à leur porter la contradiction. 

Nous nous sommes ainsi engagés, cela fait 20 ans au moins que je ne l’avais pas fait, dans une grande discussion métaphysique : le sens de la vie et l’origine du monde, la loi morale en moi et le faux-plafond écaillé au-dessus de ma tête. 

Je dois mentionner que j’avais le meilleur des trois fauteuils, un fauteuil à la profondeur, au moelleux, à l’assise incommensurable, entre le divan de psychanalyse et le véhicule autonome spatial.

Avec ce jet-pack sur mon dos, je circulais librement entre les concepts contradictoires, la contingence et la nécessité, le hasard et la loi ; mieux, c’etait moi qui psychanalysait l’univers, rempli de complexes, d’actes manqués et de névrose — à quoi bon n’avoir aucun sens si c’était pour laisser trois philosophes amateurs se vautrer ainsi dans la spéculation, à quoi bon être rationnel si c’était pour laisser celui qui défendait les universaux en minorité face à deux rossetiens qui ne croyaient qu’aux individus et qu’à la contingence ?

L’alcool était monté très vite. Je ne suis pas certain que j’articulais encore vraiment mais j’ai voulu, en bon leibnizien, arriver à une position conciliatrice, en m’appuyant sur des reminiscences de David Lewis, le plus grand métaphysicien du siècle passé, avec Whitehead. 

Lewis avait d’abord radicalisé la critique de l’induction de David Hume : non, effectivement, rien ne garantira jamais que le soleil se lèvera demain. Les événements du monde sont séparés les uns des autres, atomiques et indépendants. Il y a des points activés sur la grille de l’espace. Puis d’autres points à t 1, à t 2, a t 3 — j’ai dû avoir du mal, phonétiquement, avec cette partie de mon argumentation. 

Les deux rossetiens devaient logiquement souscrire à cette vision démembrée et anomale du monde, du monde comme un grand collier de perles cassées. 

C’était comme cela que je j’arriverais à introduire, à leur insu, le cheval de Troie de ma vision philosophique — eux qui défendaient l’idiotie du réel contre tous les Achilles aux pieds légers de la métaphysique. 

L’idée de David Lewis, c’était de souscrire d’abord à la théorie humienne de l’imbécilité des choses : oui, tout est tombé ici bas par hasard, tout est déconnecté, idiot, vitreux, inerte. Mais ce serait pure bêtise, de la part de celui qui observe la tâche d’humidité que fait notre monde au plafond, d’imaginer que sa forme est sacrée, unique, qu’elle est le réel tout entier, le dernier mot de l’être. 

Il faut imaginer au contraire que toutes les distributions se réalisent et qu’il existe, au-dessus, à côté de cet univers mal-formé, d’autres univers également asymétriques, étalements plein de vides aléatoires et de pleins filamenteux, des univers en apparence aussi contingents que le nôtre mais qui forment tous ensemble un objet entier et logiquement complet.

L’arbitraire de notre monde désigne explicitement une nécessité plus haute. J’étais assez content de moi mais je dois avouer que ce sont les rossetiens qui ont eu le dernier mot.

Par un acte de pure monstration, un triomphe déicitique : en exhibant Clément Rosset lui-même, qui venait, je l’ai dit, de mourir, et dont l’un d’eux — tout n’est plus vraiment clair, il se peut qu’en bon lewisien je réarrange mes souvenirs — avait vu le cadavre, à la tête hypersocratique, énorme et violacée.

J’ai cru voir passer un sourire gourmand sur le rossetien de gauche, un ami peintre fasciné par la représentation de la chair. J’ai partagé, peu après, un Uber en silence avec le rossetien de droite.

Il y avait entre nous un petit réservoir de bonbons multicolores, des solides platoniciens auxquels ni lui, ni moi, n’avons oser toucher, par prudence doctrinal ou par dégoût du monde. 

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