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Link, héros de The Legend of Zelda: Link's Awakening

Dans le donjon d'un vieux Zelda, j'ai retrouvé le boss de mon adolescence

3 min
À retrouver dans l'émission

Donjons, dragons et madeleines. Quand une partie de Link's Awakening et un dîner au restaurant avec une convive agressive font renaître la figure d'un "boss" oublié depuis un quart de siècle : le boss du collège.

Link, héros de The Legend of Zelda: Link's Awakening
Link, héros de The Legend of Zelda: Link's Awakening Crédits : YOSHIKAZU TSUNO - AFP

Je joue avec un plaisir coupable, celui de la nostalgie et du plaisir proustien de la réminiscence, au dernier Zelda, Link's Awakening, un remake enjolivé et exact d’un jeu de 1993. Et ce qui me fascine, comme au temps de mon adolescence, c’est un rapport naïf à la perspective : le jeu est vu du dessus, quasiment sans effet de parallaxe, et quand on entre dans une grotte ou dans la maison d’un village, on dirait que l’espace est creusé comme le toit à caisson des églises romaines, que la perspective est taillée dans le sol comme on taille les bords d’une pierre précieuse pour en allonger les reflets — les rubis qu’on collecte communiquent ainsi mystérieusement avec les cellules concaves de l’espace et l’ensemble de la carte évoque la plénitude reposante d’une plaquette de médicaments. Et jouer à Zelda, sur cette carte gaufrée et miniature, a quelque chose de mystérieusement consolant, loin des infinis venteux du précédent opus : là où Breath of the Wild élargissait la licence, Link’s Awakening nous renvoie dans notre chambre d’enfant, et dans un temps aussi protecteur, densément répétitif et inutilement appétissant que du papier bulle.  

Je n’avais pas joué pourtant au premier Link’s Awakening, sorti sur Game Boy, mais ces alvéoles m’étaient pourtant familières, elles me ramenaient, avec la minutieuse exactitude d’un moulage archéologique, dans la cour de mon collège, en 1993, cour marquée par la présence, en son centre, d’une butte aux pentes hyruliennes. Butte que les adolescents que nous étions, enfants abandonnés dans les lisières de l’âge adulte, allaient profaner plus froidement que des colons une île déserte. C’était le centre inquiétant du collège, un piédestal et une pyramide sacrificielle inca, un tumulus rempli de cadavres d’enfants — remplis  par les cadavres de nos enfances ici éradiquées.

C’était bien cela, oui, à chaque récréation, un lieu de torture toujours recommencé pour les enfants que nous étions alors et qui, rêvant d’y monter, se trompaient pourtant sur l’usage de la chose, qu’ils abordaient par ses pentes arborées et sableuses, comme si c’était un jeu, alors que le seul jeu, à la limite, qu’on aurait pu y dresser, cela aurait du être le grand gibet d’une cage à écureuils — car les rares enfants qui avaient réussi à atteindre le sommet de la butte, et qui croyaient, le visage rouge de joie et le pantalon déchiré, avoir conquis la gloire, se voyaient  à la place jetés dans la cage de Faraday de la honte, atrocement moqués d’être restés des enfants par ceux, les princes du collège, qui s’étaient lancés, avec le soutien des adultes, dans une vaste campagne d’extermination de l’enfance — je n’oublierai jamais le sourire condescendant et moqueur de ce garçon en jean blanc qui ressemblait à Zack Morris, le héros de Sauvé par le gong, je n’oublierai ni son trop facile triomphe, ni ma trop évidente défaite, moi qui, accablé par ma honte adolescente et ma crasse enfantine, n’aurai désormais plus d’autre projet dans la vie que de posséder un jour un jean blanc. 

J’irai jusqu’à lire 15 ans plus tard un livre sur Stendhal au seul prétexte qu’il était rapporté sur sa 4e de couverture que Stendhal défiait autrefois les hivers boueux en les provocant avec un pantalon blanc. 

J’ai fini par traverser tout cela, par vaincre toutes les injures et par garder, des quelques scènes d’humiliation que j’ai subies sur cette butte, une rancune vengeresse qui m’a donné l’énergie, à ma façon et à mon rythme, de gravir la butte imaginaire des convenances sociales et d’en sublimer les violences. 

Mais au moindre retour de celles-ci, comme l’autre jour, à un dîner surréaliste, quand la voisine de table que j'avais, apparemment méchamment snobée pendant une conversion sur Tom Cruise, s’est soudain mise à m’insulter, je redeviens instantanément un collégien ébahi et désemparé. 

Ces insultes, aussi absurdes ou méritées soient-elles, avaient ainsi une mystérieuse fonction rajeunissante. Mieux, elles agissaient comme un enchantement, en faisant de la table du restaurant le décalque exact de la butte de mon ancien collège, ou bien son répétitif moulage dans les pièces concaves d’un donjon de Zelda où m’attendait un boss que j’aurais oublié depuis un quart de siècle, le boss de la fin de mon enfance. 

Mais c’était moi, peut-être, moi qui maîtrisais maintenant mieux que lui le jeu social et ses convenances, moi qui portais peut-être pour lui le pantalon blanc de l’insolence, moi qui devais nonchalamment repousser ses puériles attaques, et l’ensevelir, en souriant, sous la butte de mépris d’un sourire désolé. 

par Aurélien Bellanger

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