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David Lewis

On dit de David Lewis que c'est le plus grand métaphysicien qu’on ait vu depuis Leibniz

3 min
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David Lewis avait une énorme barbe et il est mort en 2001

David Lewis
David Lewis Crédits : Wikipedia

David Lewis avait une énorme barbe et il est mort en 2001. L’une des photos les plus célèbres qu’on ait de lui a été prise en Australie, il pose au milieu du bush au pied d’un panneau “Tropique du Capricorne”. On disait de lui, dans le petit milieu de la métaphysique, que c’était le plus grand métaphysicien qu’on ait vu depuis Leibniz. On disait aussi, à cause de la photo, qu’il était australien, ce qui n’était pas tout à fait exact — il était américain. Mais il avait pour rival et pour partenaire principal un authentique philosophe australien, un natif de Melbourne nommé David Armstrong. Je me rappelle mal de ce qui les opposait. J’ai le schéma, entraperçu dans une bibliothèque, d’une molécule de méthane en forme de croix qui s’interpose, et qui devait servir d’exemple pour en appeler à l’admission d’universaux structuraux seuls capables de la différencier d’un autre hydrocarbure possédant lui aussi quatre atomes d'hydrogène et un atome de carbone. Tout cela est aussi ancien, ensommeillé que le morceau de cire de Descartes. Je me souviens enfin, et c’est à peu près tout, que David Armstrong défendait la théorie des truthmaker, intéressant renversement épistémologique qui faisait des objets du monde non plus des entités premières, mais les vérificateurs de nos théories. 

C’était séduisant, exotique et antipodal, mais j’étais plus séduit par la radicalité de l’autre David, David Lewis, dont j’avais entrepris de lire l’œuvre maîtresse : De la pluralité des mondes. Le pluriel du titre était à peine plus extravagant que l’existence d’une école de philosophie australienne : on savait depuis Mad Max que c’était là-bas que la civilisation devait finir, et c’était pourtant ici que la métaphysique avait ressuscité, miracle encore plus prodigieux que celle de la conservation des écrits d’Aristote et de Platon à Bagdad, à Damas et Cordoue.

Des questions plus jamais débattues depuis le déclin de la scolastique, des débats passionnés sur les futurs contingents et la nécessité divine que l’époque moderne avait cru refermés, des concepts oubliés depuis Duns Scot étaient donc réapparus là-bas et la dispute entre les deux David m’avait encore plus enchanté que quand j’avais suivi dix ans plus tôt les aventures intrépides de Bernard et Bianca au pays des kangourous. 

Qu’il y ait une école australienne de métaphysique, c’était encore plus merveilleux que la déterritorialisation deleuzienne. 

Je savais que David Lewis, le barbu, l’américain, avait été l’élève de Quine. 

Être un métaphysicien de génie après Quine, défenseur acharné de la relativité de l’ontologie et cousin d'Amérique du taiseux Wittgenstein, c’était encore plus héroïque que de devenir Hegel après les trois critiques de Kant. 

Mais le prodige ne s'arrêtait pas. Lewis était le premier philosophe à prendre le concept de monde possible au sérieux. Il existait, pour Lewis, autant de monde qu’il existait de possibilités. La chose a l’air incongrue, comme cela. Mais c’était pour Lewis une façon de simplifier la métaphysique, de lui appliquer strictement le rasoir d’Ockham, d’y admettre le moins d’entité possible. Et il parvint ainsi à l’exploit inégalé de les réduire à deux : des points dans l’espace-temps et des mondes dans l’espace logique. 

Avant Lewis, on était par exemple encombré par le concept de loi, de régularité, de cause.

Il existe des configurations, comme au jeu de go, qui donnent d’autres configurations. Mais comme tous les mondes possibles existent, non seulement toutes les configurations imaginables sont disséminées à travers l’espace logique, mais surtout n’importe quelle configuration peut donner, au coup suivant, n’importe quelle autre. Cela semble ahurissant, mais ce n’est que la vieille théorie de Hume, simplement reformulée : rien ne garantit jamais que le soleil se lèvera demain, et s’il se lève bien, la seule conclusion logique qu’on peut en tirer, c’est que nous sommes dans le monde où il s’est levé ce jour-ci. 

Lewis, et son coup de génie principal est sans doute là, a réussi à rabattre les modalités — le possible et le nécessaire — sur quelque chose de très intuitif : un simple rapport d'accessibilité logique entre les mondes : sera nécessaire ce qui est vrai dans tous les monde, possible ce qui ne concerne qu’une partie de ceux-là. 

De faire que tout ce qui peut exister existe supprime d’un coup tous les désagréments de la contingence en conservant le caractère précieux du possible. Comme disait Duns Scot, celui qui ne croit pas qu’il existe des choses possibles, celui-là, il faudra le fouetter jusqu’au sang. C’est sans doute excessif, mais c’est à Lewis, et non à cet épisode de torture imaginaire, que je dois d’avoir renoncé au fatalisme de mes années d’adolescence. 

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