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Tas de voitures

Dans la France industrielle, l'automobile prolifère à la vitesse d'une mauvaise herbe

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Le prix au kilo d’une automobile est aujourd’hui supérieur à celui des tomates mais déjà inférieur à celui des fraises et des cerises.

Tas de voitures
Tas de voitures Crédits : Wijnand Loven - Getty

J’aime beaucoup les vieilles cartes scolaires de la France industrielle : voir surgir alternativement des pots de crème fraîche et des bassines en plastique, à Isigny et Alençon, des fioles de chimie et des soieries à Lyon, du poisson à Boulogne et des rouleaux d’aluminium à Dunkerque, des andouilles à Guémené, des atomes à Chinon, du fromage à Ambert, des mouchoirs à Cholet, des chaussures à Roman : cela a quelque chose d’aussi réjouissant qu’un tableau de Jérôme Bosch. 

La France, ce pays de cocagne où tout est capable de pousser,  la vigne, le blé et les cochons, les robots ménagers, les jets et les camions, dans un même élan industriel et primitif, dans une joyeuse indistinction entre produits des champs et produits manufacturés.

Ce grand mélange naïf est peut-être là carte la plus précise de ce qu’a fait la modernité au monde : inventer des hybrides, multiplier les choses, abolir leurs frontières, développer une agriculture industrielle et donner en même temps aux industries l’ancienneté d’un cépage, la profondeur historique d’une futaie — transformer les bassins industrielles en régions naturelles, concevoir la Beauce comme une gigantesque ferme solaire et la Bretagne comme une usine à protéines animales. 

J’ai retrouvé quelque chose de cette Weltanschauung enfantine devant la photo aérienne d’un parc de voitures. C’était la production mensuelle d’une usine de voitures coréenne implantée aux Etats-Unis.  

J’ai décompté 10 000 modèles sur un parking aussi grand qu’un champs de blé et plus géométrique qu’un champ de maïs. 

Je connaissais les chiffres de la production mondiale d’automobiles mais c’était la première fois que j’étais confronté aussi intuitivement à son gigantisme. 

La production annuelle de Toyota, le premier constructeur mondial, c’est 1000 fois ce champs. 

La production annuelle d’automobile tangente les 100 millions de véhicules : c’est 10 000 fois les 10 000 voitures alignées de ma vue aérienne.

On n’est plus ici dans des ordres de grandeur industriels. On est dans l’élément mythologique, dans l’hyperbole biblique, dans la légende de l’inventeur des échecs qui aurait demandé à son roi d’en être récompensé par seulement un grain posé sur la première case de l’échiquier, un deuxième sur la seconde et le carré de deux sur la troisième : c’était rapidement beaucoup plus que la terre n’avait jamais produit. 

L’automobile en est peut-être arrivé à ce tournant dramatique. 

Elle pousse presque seule à la vitesse d’une mauvaise herbe. 

Le prix au kilo d’une automobile est aujourd’hui supérieur à celui des tomates mais déjà inférieur à celui des fraises et des cerises. 

A dix euros le kilo, les automobiles sont moins chères que le poisson et la viande. 

Quand on voit que le kilo de smartphone se négocie lui autour de 5000 euros on est pris de vertige devant la performance du secteur automobile — on hésite, même, à la proclamer contre-nature quand elle égale les rendements agricoles. 

La Gigafactory de Tesla, au Nevada, est déjà plus proche, avec son toit en panneau solaire, de la photosynthèse que de l’âge des usines aux toits en dents de scie.

Et descendant vers la Beauce par la vallée de Chevreuse j’étais tombé un jour sur l’inquiétante façade inclinée du technocentre Renault de Guyancourt : ici commençait le soulèvement du territoire automobile contre la terre. J’avais accidentellement découvert la porte des enfers, basculé dans un tableau de Jérôme Bosch plein de coquilles habitables et d’habitacles renforcés.

Le paysage terrestre appartient dorénavant aux voitures, la Terre est devenue une gigantesque machine à fabriquer des voitures, à les faire rouler le long de 5 ou six équateurs, puis à les détruire et à recommencer.

La Terre est pleine de routes et de parkings, de CO2 et de particules fines, la Terre est saturée d’humus automobile.

On se fait une image lointaine du réchauffement climatique mais nous avons tous connu une expérience beaucoup plus intime de l’effet de serre en entrant dans une voiture laissée quelques heures au soleil.

Hitchcock rêvait autrefois de filmer l’assemblage complet d’une voiture, de l’arrivée des rouleaux d’acier à la sortie finale d’un véhicule fonctionnel. On ouvrant la portière, pour une inspection finale, un ouvrier aurait alors découvert un cadavre.

La scène existe presque, dans le Minority Report de Spielberg — à  ceci près que Tom Cruise survit à l’expérience.

La version d'Hitchcock, plus fantastique, est sans doute plus vraisemblable.

A l’heure du véhicule sans chauffeur, c’est la possible disparition du passager, voire son assassinat probable par l’industrie automobile, qui devrait nous inquiéter.

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