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Fer à repasser

L'envers du décor à l'endroit

3 min
À retrouver dans l'émission

La passion de Mike Warren, c’est de couper des choses en deux avec un jet d’eau hyperbare.

Fer à repasser
Fer à repasser Crédits : Steven Errico - Getty

« A la base, je me suis dit que ce serait intéressant de couper des choses en deux. » On n’en apprendra pas tellement plus sur les motivations profondes du canadien Mike Warren, dans son interview sur Wired, à l’occasion de la sortie de son premier livre Coupé en deux. Le monde caché des objets du quotidien

La passion de Mike Warren, c’est de couper des choses en deux avec un jet d’eau hyperbare, et de documenter ses découvertes — c’est une sorte d’archéologue de la modernité.

Qu’a-t-il découvert ? Pas grand chose, sinon qu’il y a beaucoup de place à l’intérieur des fers à repasser, et que l’idée que la fonction crée la forme ne lui apparaît plus, 80 objets plus tard, aussi évidente qu’au début : il aurait découvert le kitsch caché dans le minimalisme, un trop grand désir de perceuse chez les perceuses, un souffle de vide à l’intérieur des sèches-cheveux. 

Ce retour caché du décoratif, de la manière ou de la façon ; là où l’attendait le moins porte peut-être en lui l’une des critiques les plus subtiles qu’on peut faire du monde industriel : et si tout cela était moins rationnel qu’il n’y paraissait ? Et si Jonathan Ive, le chief designer de l’iPhone et de notre contemporanéité ascétique dissimulait un affreux baroque — et le pire de tous, celui qui ne s’assumerait pas comme tel. Un Jésuite qui prétendrait n’aimer, à Rome, que les murs épais du Panthéon, aux arcs de décharge engloutis dans leur fonctionnalisme, ou bien à la rigueur, les murs latéraux des églises, mais surtout pas leurs façades tourmentées — un qui cacherait des volutes sous les écrans tactiles.

Les designers aiment d’ailleurs se présenter comme des confesseurs : nous allons leur confier nos gestes fautifs et redondants, leur demander la guérison miraculeuse de nos troubles musculo-squelettique, le repos de nos yeux et des prothèses logicielles amincissantes pour nos doigts maladroits.

Les designers aiment se mettre en scène comme des obsessionnels du détail et des penseurs complets de la modernité — une modernité sans reste, sans idéologie et sans sacré : le geste seul, l’absolu de l’usage, l’éternité de la fonction. 

J’ai commencé cependant à avoir, comme Mike Warren, le découpeur de choses, un léger doute sur la rationalité de tout ça. A me demander si le mythe contemporain de l’épure n’était pas que la reformulation païenne de la parabole de la porte étroite : “Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite. Car, je vous le dis, beaucoup chercheront à entrer, et ne le pourront pas.” C’est littéralement une phrase qu’on pourrait entendre dans un service marketing.

Ce monde qu’on nous vend si parfait, et si bien purifié par l’apposition des mains d’un designer, pourrait cacher une sorte d’arnaque — être hanté par les vestiges d’un arbitraire honni.

Cela m’évoque ce gag, dans Gaston Lagaffe, quand celui-ci achète à un prix défiant toute concurrence un joli coupé sport — et qu’on découvre, sous les yeux ravis de l’arnaqueur que le véhicule, un modèle de démonstration, s’entrouvre en deux, pour laisser admirer les alcôves nerveuses de son quatre cylindres.

Le monde si plein de la rationalité du design pourrait cacher une arnaque similaire. Le plus grand mythe contemporain, c’est celui de la perfection des objets industriels. Qui fait l’ange, fait la bête : ils pourraient dissimuler des enfers de caprice, des tourments crayonnés.

Et c’est bien Franquin qui l’a le mieux compris : sous son crayon génial la prétendue perfection technique d’une station orbitale ne vaut pas tellement plus que le monstrueux gaffophone — il s’est amusé, d’ailleurs et, la chose est presque indiscernable, à en faire un amalgame de déchets : ces panneaux solaires sont des planches de mots croisés, ces antennes des grilles de barbecue ou des bilboquets cassés.

C’est une caricature mais il y avait bien quelque chose de russe dans la station Mir, une russité accidentelle, inguérissable. Quelque chose des bulbes de la cathédrale Sainte-Basile.

Alors je me demande, pour la centième fois, si le projet moderne n’est pas profondément vain, vide comme un fer à repasser sous le jet d’eau de Mike Warren.

Il est notable d’ailleurs que sa machine coupe assez mal. Autant elle fait des miracles avec les lentilles des appareils photo, autant sa mésaventure avec un objet aussi simple qu’une roue de vélo est comique à voir.

La chose la plus spectaculaire que j’ai vu couper n’est de toute façon pas dans le livre de Mike Warren : c’est une simple pomme, coupée de façon contre-intuitive, de façon à rendre visible et l’étoile qu’elle dissimule, et sa densité d’être inimitable.

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