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Façade du Palais de Tokyo

Des idées en architecture

4 min
À retrouver dans l'émission

Rien n’est plus triste au monde qu’un bâtiment de 20 ans

Façade du Palais de Tokyo
Façade du Palais de Tokyo Crédits : LOIC VENANCE / AFP - AFP

Quand quelque chose est vraiment raté en architecture c’est en général qu’il y a une idée derrière, quand c’est catastrophique c’est qu’il y a une théorie, quand c’est la fin du monde c’est qu’on a dû émettre un projet de réforme anthropologique. 

Je caricature un peu mais j’ai trop subi, dans ma vie, ces petits centres commerciaux et ces cabinets médicaux anormalement étirés par des propylées de béton ridicules destinés à rythmer une façade sans intérêt ou à faire oublier un parement de brique un peu honteux, et qui ont longtemps désigné la différence entre le tout venant architectural et la geste artistique.

Je me méfiais tellement de l’idée que j’avais spontanément souscrit, quand le Palais de Tokyo a rouvert en 2002, à cette analyse absurde et paresseuse qui voulait que Paris se soit offert là un pastiche des squats artistiques de Berlin et qu’on avait maladroitement confié sa réhabilitation à des décorateurs aveuglés par l’idée qu’un centre d’art contemporain devait ressembler à une friche industrielle : tous ces murs de parpaings, ces plafonds laissés brut, ces allures de chantier abandonné m’avaient spécialement irrité. 

J’ai mis 15 ans à comprendre mon erreur, et je voudrais m’en excuser auprès d’Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, les deux auteurs de cette réhabilitation à laquelle je n’avais rien compris. 

Je voudrais d’autant plus m’excuser que Lacaton & Vassal sont, plus encore que des architectes dont j’admire le travail, des architectes dont j’admire les idées — les idées telles que leurs constructions les donnent à voir. Leur oeuvre constitue même le démenti le plus flagrant que je connaisse à mon rejet instinctif des idées en architecture. 

Ce qui est toujours bon signe, c’est que j’avais repéré un bâtiment des Lacaton & Vassal avant de savoir qu’ils existaient. Un bâtiment contemporain du Palais de Tokyo, d’ailleurs, mais situé à Nantes, dans un coin un peu perdu, en face de l’entrepôt sinistre des quais où j’allais faire des Laser Game. Le bâtiment était très simple, des plateaux empilés de verre et de métal, mais les détails en étaient anormalement soignés : ces gardes corps grillagés, ces escaliers obliques et  parallèles, c’était précis, léger, intelligent. 

Je ne connaissais pas alors les manifestes du couple : la maison Latapie à Floirac, en bois brut et en tôle ondulée, ou cette villa du Cap Ferret sur piloti plantée de trous pour laisser passer les arbres.

On retrouve à chaque fois les même parties pris, outre l’élégance irréprochable du dessin : la banalité des matériaux, le refus de l’ostension, un grand souci de l’espace.

C’était cela que j’avais manqué au Palais de Tokyo : ils avaient remporté le concours en promettant de dégager plus d’espaces que tous leurs concurrents, et pour un coût bien moindre. Ce que j’avais pris pour une friche industrielle était tout simplement — c’est là le coup de génie — la mise au norme contemporaine d’un bâtiment classé. Et rien d’autre que cela. 

En 1969, le théoricien anglais Reyner Banham avait défendu l’idée révolutionnaire que l’architecture tenait moins à ce qu’on construisait qu’aux ambiances climatisées que le bâti, transformé là en un élément secondaire, permettait d’établir et de contrôler. 

Il y a quelque chose de cet ordre dans le Palais de Tokyo : ce qu’ont livré Lacaton & Vassal, ce sont, strictement, des normes brutes — l’essence la plus pure de ce que devait être un bâtiment en 2002.

Par ailleurs, comme ils l’ont montré avec leur réhabilitation ultérieure de différentes tours, les Lacaton & Vassal n’ont pas peur des courants d’air et ne sont pas laissés enfermé dans un interprétation trop étroite des préceptes de Banham — l’enjeu climatique dépasse aujourd’hui les plaisirs ambigus de la climatisation.

L’école d’architecture de Nantes, qui est peut-être leur chef d’oeuvre, est ainsi saturée d’espaces intermédiaires, d’espaces gratuits, hors concours et non isolés. Il est même possible, la chose possède un charme inexplicable, de monter sur le toit du bâtiment en voiture — l’idée de liberté sera toujours plus piquante que la laine de verre.

Mais c’est un détail qui a achevé de me convaincre du génie des deux architectures : il est impossible, devant n’importe quel bâtiment neuf, de ne pas penser au désastre de son vieillissement. Rien n’est plus triste au monde qu’un bâtiment de 20 ans. Mais ce que j’avais devant moi était par avance sauvé : ces plaques banales de PVC n’avaient aucune valeur intrinsèque, on pourrait à tout moment les changer sans que la qualité du bâtiment n’en soit affectée. 

Solidité, utilité, beauté : c’est le programme de Vitruve, l’idée originelle de l’architecture, et jamais je n’ai été aussi certain de le voir réalisé.

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