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De nos jours, les enfants jouent à a imiter le travail forcé, comme lors de ce festival dédié à Dickens au Pays-Bas

Dickens

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La féérie de Noël associée au travail des enfants : c’est mon souvenir le plus dickensien.

De nos jours, les enfants jouent à a imiter le travail forcé, comme lors de ce festival dédié à Dickens au Pays-Bas
De nos jours, les enfants jouent à a imiter le travail forcé, comme lors de ce festival dédié à Dickens au Pays-Bas Crédits : VINCENT JANNINK / ANP - AFP

Mon père m’avait rapporté, quand il travaillait chez Carrefour, un train en Lego à fabriquer pour décorer l’une des vitrines de l’allée centrale du magasin à l’approche de Noël.

La féérie de Noël associée au travail des enfants : c’est mon souvenir le plus dickensien.

Nous remontions l’A6 à chaque mois de décembre pour aller voir les vitrines de la Samaritaine. Le magasin me paraissait alors plus grand qu’un arrondissement. J’avais même l’impression qu’il grossissait d’année en année et que les vitrines de Noël lui servaient de cerne de croissance lumineuse. 

Il y avait sous les toits un petit musée qui racontait son histoire dans une succession de dioramas doucement éclairés. Les uniques dioramas que j’avais vus jusque-là étaient ceux du musée Jeanne d’Arc de Rouen, et les lumières du commerce brillaient ici plus délicatement que, là-bas, les flammes du bûcher. 

Il y avait aussi quelque chose de merveilleux dans l’idée que le magasin se contenait lui-même, qu’il possédait dans ses combles la propre graine qui l’avait fait naître, la succession des rameaux qui, partis d’un modeste étalage sur le Pont Neuf, avaient grossi jusqu’à former ce grand chêne du commerce parisien. 

L’étage des décorations de Noël était alors la plus belle chose du monde — moins qu’un étage, c’était plutôt la suspension soudaine de l’architecture, le remplacement, sur un niveau féérique, des choses solides par des flocons colorés de matières indécises : plus de métal mais des étincelles seules, plus d’escaliers mais des cascades de guirlandes, plus de lumières mais des clignotements amortis d’étoiles dans les vides infinis des sapins acrobates.

Mon objet préféré, dans le sapin familial, était une boule en verre oblongue incrustée de l’idée qu’elle n’est qu’une décoration : elle était creusée, comme une petite samaritaine, d’un vide étoilé, couleur argent et or, qui tranchait sur le rouge glacé de sa surface. 

L’esprit de Noël l’avait doucement entrouvert comme un fruit métallique. 

J’ai retrouvé, dans les contes de Noël de Dickens, tous ces copeaux de métal, tous ces agrumes de verre, tous ses objets truqués pour le plaisir des yeux : luminophore et papillotes, cadeaux et sucres d’orge, flocons de verre et cheveux d’anges. 

Ce n’est pas Coca-Cola mais Dickens qui a fixé Noël sous sa forme moderne. 

C’est à lui qu’appartient l’étage disparu de la Samaritaine. 

C’est peut-être à cause de cela qu’il est parfois confondu, en France, avec un romancier pour enfants. 

Ses premiers livres, Pickwicq, Oliver Twist ou Nicholas Nickleby hésitent entre la satire sociale et le roman picaresques.

Il faudra attendre David Copperfield, son autobiographie augmentée, pour que Dickens change de registre. C’est une œuvre de maturité soudaine et peut-être le seul vrai précurseur de la geste proustienne : l’histoire d’un enfant malheureux qui devient romancier. 

Il y a un détail que j’adore, de la pure poésie en prose : David est conduit à l’internat avant la rentrée, et devant une porte gravée du nom de ses futurs camarade, il en infère leur psychologie et les lois de leur microsociété.

J’ai eu le privilège d’écrire la préface du roman d’après, du livre de l’écrivain qui survit à son chef-d’œuvre. Et c’est un chef-d’œuvre encore. Le livre s’appelle Bleak House et je n’ai qu’un regret : les 13 pages que j’ai modestement tenté d’y ajouter ne permettent pas au volume d’égaler le nombre de pages records, dans la collection Folio, du Ulysse de Joyce. 

On se classe numéro deux, ce n’est pas si mal.

Mais c’est en lisant quelques pages d’un conte de Noël au hasard — et même pas les plus connue, c’était la simple description d’un sapin —  que j’ai compris d’un coup à la poétique de Dickens : ce romancier a un goût profond pour les apparences.

Il n’existe pas de romancier moins métaphysique que lui. 

Tout dans ses livres crépite de détails, la civilisation brûle à travers leur page avec une cruauté et une douceur égale, et presque sans raison.

Dickens dispose des hommes et des choses avec l’innocente malignité dont on manipulerait des petits claques-doigts — jusqu’à la géniale combustion spontanée du papetier de Bleak House.

Dickens n’a peut-être tendu qu’à une chose : rendre le monde humain aussi précis, aussi inflammable qu’un sapin de Noël. 

Un sapin de Noël : c’est peut-être la première chose que l’on voit enfant, avant même de savoir qu’il existe un monde, c’est le premier infini qu’on explore. 

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