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Globe et microscope

Dieu et la science

3 min
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Pascal est monté tellement vite au ciel qu’on le soupçonne d’avoir triché.

Globe et microscope
Globe et microscope Crédits : Tetra Images - Getty

L’histoire intellectuelle est injuste : on a toujours soupçonné Pascal d’être secrètement athée, alors qu’on embête assez peu Spinoza sur son théisme résiduel.

Sans doute car Pascal n’a pas eu le temps d’écrire le livre d’apologétique qu’il projetait, et qu’on n’en possède que des éclats tranchants.

Spinoza est resté cet artisan exact qui polissait des lentilles dans le secret d’un entresol, quand l’autre flottait déjà, en combinaison étanche, dans le néant serré des vides interstitiels. 

Pascal est monté tellement vite au ciel qu’on le soupçonne d’avoir triché. 

Et de fait, il a bien triché : sa vision lovecraftienne des infinis cannibales n’est pas tout à fait sincère. Il avait tout une foi chrétienne accrochée à son dos, qui l’empêchait d’être seul et de succomber vraiment à l’appel du vide. Il poussait de petits cris de désespoir par toutes les tuyères de sa combinaison mais il était le moins seul des êtres humains, il avait la navette spatiale derrière lui, il avait Houston et le Vatican, Baïkonour et Port-Royal, des livres entiers de procédure et les quatre Evangiles. L’enfant du cosmos, l’homme qui flottait entre les monde avait gardé un ombilical entre lui et la Terre et il avait cousu sur sa poitrine le mayday du manifeste : “Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, non des philosophes et des savants. Certitude. Certitude.”

Il y a quelque de faux dans la posture de Pascal, quelque de chose de faux qui dépasse largement la question de la mauvaise foi. Il y a quelque chose de faux chez Pascal parce qu’il est la mise en scène existentielle la plus réussie du hiatus compliqué entre la foi et la science —  hiatus constitutif de l’homme moderne, mais que Pascal radicalise.

Car ce mystique est également un grand empiriste. S’il est d’un côté aspiré par le vide, s’il lutte de toutes ses forces contre la disparition d’un dieu dont il anticipe la capture imminente par les enfers froids des infinitésimaux, il est en même temps sur le point d’établir, en passant ses mains à travers la pellicule d’air chaud qui tourbillonne autour d’elle, que la Terre ne dérive pas dans le vide comme une bille métallique mais qu’elle flotte au contraire à travers l’air léger. 

Mais Pascal ne voit pas, ne sait pas voir que cela est une objection écrasante à l’argument des deux infinis. L’espace n’est pas silencieux, il bourdonne d’expériences similaires.

Enlever Dieu pour approcher la vérité du monde ce serait comme enlever l’atmosphère pour étudier la vie.

Pascal dramatise à dessein. Il confond bizarrement l’inexistence de dieu et la méthode scientifique — et plus bizarrement encore on lui en fait crédit comme de sa plus belle découverte.

Il y a pourtant ici un net recul, par rapport à l’ambition galiléenne de faire de la science la branche la plus prolifique de la théologie naturelle — ambition avec laquelle renoue d’ailleurs une partie de l'épistémologie contemporaine, qui voit dans la science la religion révélée des modernes.

Plutôt que de s’interroger sur l’existence de dieu, on préfère, en métaphysique, se demander s’il est intérieur ou extérieur au monde.

Le Dieu de Leibniz, qui aurait conçu tous les mondes dans le même acte de pensée mais il n’en aurait fait exister qu’un seul, le nôtre, et accessoirement le meilleur, est par principe extérieur au monde.

Celui de Spinoza y serait lui tellement intérieur qu’il se confondrait avec lui — deus sive natura.

Mais ni ce dieu claustrophobe, ni cette fantaisie pour métaphysiciens esthètes ne conviennent à Pascal. 

Aussi obsédé par l’infini que réticent à l’appliquer aux mondes, l'éventail leibnizien le dégoûte un peu, mais pas au point de le refermer complètement comme le fait Spinoza.

Cela donne le pari, cette expérience de pensée étrange qui postule qu'il n’existerait que deux mondes, l’un où Dieu existerait, l’autre où il n’existerait pas. 

C’est sans doute la plus mauvaise façon dont on pouvait formuler la question des rapports entre Dieu et la science — sous la forme d’une opposition stérile entre deux univers étanches.

La principale victime en étant Pascal lui-même : personne n’a jamais vraiment cru à sa conversion et l’histoire intellectuelle le retient prisonnier dans le mauvais monde, celui où Dieu n’existe pas et où la science triomphe. Mince consolation, il a entraîné un pays entier dans sa réclusion — la France, ce pays, plus pascalien que cartésien, où la raison continue d’être pensée comme un antidote à la foi. 

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