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Michael Eisener avec Mickey Mouse, en 1990 en Californie

Disney

3 min
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Les plus grands films d’Hollywood ne sont que des étincelles au milieu du néant, les décharges d’électricité statique d’un pull qu’on enlève.

Michael Eisener avec Mickey Mouse, en 1990 en Californie
Michael Eisener avec Mickey Mouse, en 1990 en Californie Crédits : George Rose - Getty

Le meilleur livre de cinéma que je connaisse n’évoque jamais les films. Ou il en parle comme de produits financiers particulièrement rentables. Ça s’appelle Le royaume enchanté et c’est l’histoire de Disney sous la présidence de Michael Eisner, de 1984 à 2004.  

Le plus plaisant, à la lecture, c’est qu’on a vu à peu près tous les films mentionnés — ou qu’on a contribué à leur succès en tant que produits financiers. Le plus troublant, c’est d’apprendre, presque à chaque fois, que le projet a failli ne pas se faire. Ces objets si parfaits, ces produits culturels aussi tangibles que n’importe quels objets du monde physique auraient tout aussi bien pu ne pas exister :  tous sont passés, étonnamment fragiles, entre les mains d’Eisner, qui auraient pu les briser sans effort.  

Les anecdotes de productions sont aussi cruelles qu’éclairantes : personne n’ira voir Le seigneur des anneaux, on peut faire Sixième Sens mais sans Shyamalan, ou bien garder l’idée d’un film avec Bruce Willis mais sur un script meilleur, l’histoire de Pretty Woman ne présente aucun intérêt, d’autant que Richard Gere vient de perdre toute crédibilité en figurant en jupe dans un péplum biblique. Oui, non : les décisions sont prises rapidement. 

Eisner aime les films bon marchés, avec des stars moyennes et des récits intelligibles — des films hyper rentables, comme il en a produit des dizaines à la Paramount. Eisner exige par ailleurs de n’être jugé que sur ce qu’il produit, et non sur ses refus : tout le monde fait des erreurs. Lui seul fait 20 % de croissance par an. C’est cela le plus fascinant, dans le livre : l’impression permanente qu’on serait passé, à toute vitesse, au milieu d’une galaxie de chefs-d’œuvre sans avoir jamais pris le temps de s’arrêter. La constellation serrée des films du second âge d’or d’Hollywood, apparaît soudain purement accidentelle. Alors même que rien n’est moins accidentel que le système de production de ces années-là : Eisner veut faire de l’argent, Eisner se définit comme avare, Eisner, comme tous les autres actionnaires de Disney — il ne touche pas de primes mais des stocks-options — veut faire fructifier son capital. 

Et le succès de Disney, ces années-là, en tant qu’aventure capitalistique, est stupéfiant : 17 millions de VHS de Cendrillon vendues avant les fêtes, le triomphe mondial de Roger Rabbit, de Toy Story et du Roi Lion — même dans le plus optimiste des Disney le happy-end paraîtrait incroyable. Michael Eisner est devenu le patron le mieux payé d’Amérique. Dans la mine d’or du Hollywood de l’époque, Disney a poursuivi les meilleures veines. 

Mais il existe, entrelacées autour d’elle, les veines presque aussi aurifères des studios concurrents — complexe souterrain des sensations et d’images mieux irrigué qu’une main, plus lumineux qu’un œil, plus puissant que toutes les armées du monde.  Et dont la force repose peut-être sur la mystérieuse chair noire des films jamais produits.  Les plus grands films d’Hollywood ne sont que des étincelles au milieu du néant — les décharges d’électricité statique d’un pull qu’on enlève. 

Quelque chose me rappelle ici la vieille controverse dont Hollywood est le nom dans la critique française — entre les rêveries auteuristes des Cahiers et l’attention au système de production de Positif, entre les obsessions marxistes pour la superstructure telle qu’elle agit par les images et les visions debordiennes d’un spectaculaire autonome, entre deux façons concurrentes de rationaliser le cinéma, celle qui suppose Hollywood imbécile et les films géniaux, ou les films idiots mais Hollywood cyniquement génial.  

Le génie appartient-il aux films ou au système de production ? Au sympathique Mickey ou à l’ombrageux Disney ?  Les deux évidemment vivent en étroite symbiose. 

Le Hollywood visible, celui des films produits, cet Hollywood aveuglant et irrationnel, dissimule un Hollywood invisible, rationnel et secret — le Hollywood des films avortés. Un modeste jeu d’échec, sur les cases d’un tableur, avec le néant de l’avarice. Mais dont les joueurs, dans la pénombre, peuvent être éblouissants. 

Michael Eisner est un héros shakespearien obsédé par le contrôle du néant : un homme qui tisse la nuit dont seront fait nos songes. La scène se restreint de façon dramatique : du monde entier aux parcs d’attractions, d’un chalet d’Aspen à la cabine d’un yacht, des pages blanches d’un mémo à la diode rouge d’un Blackberry. Frôlé par le néant d’un quadruple pontage, organisant autour de lui les disgrâces et la paranoïa, l’homme qui avait fait construire un second Versailles à l’est de Paris se retrouve enfin en position de roi — celle, trop tardive, de Louis XIV en 1715. Détesté de tous, il se verra destitué pour avoir sauver en secret son royaume d’un OPA hostile : un dernier jeu avec les ombres. 

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