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Don Quichotte et Sancho Panza par Honore Daumier.

Don Quichotte

3 min
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Don Quichotte n’est pas fou, il est complotiste.

Don Quichotte et Sancho Panza par Honore Daumier.
Don Quichotte et Sancho Panza par Honore Daumier. Crédits : Francis G. Mayer - Getty

Le heaume de Mambrin, arraché aux mains d’un barbier, est un grand plat à barbe en cuivre doré. D’ailleurs Sancho Panza désigne l’emplacement prévu pour le cou : c’est bien la preuve, lui rétorque Don Quichotte, que l’objet est en or et qu’on en a déjà fait fondre une partie. Comme cette mare de vin sur le plancher du grenier est bien la preuve de la mort du géant qu’il vient de tuer en rêve, ou cette métamorphose d’une armée en un troupeau de moutons le signe irréfutable de la présence d’un enchanteur. 

Don Quichotte n’est pas fou, il est complotiste. Reconnu depuis un demi-millénaire comme un type humain exceptionnel, une exubérante singularité, il est devenu, pour nous, presque un individu normal : c’est lui qui s’est spécialisé après le 11 septembre dans la combustion du kérosène, lui qui après l’incendie de Notre-Dame a brûlé sa plus belle poutre de chêne pour prouver qu’une charpente, ça ne brûlait pas comme ça, c’est que lui possède, plutôt qu’une bibliothèque remplie de romans de chevalerie, un compte YouTube abonné à toutes les chaînes antivax. Alain Soral est son Amadis de Gaule, Donald Trump son Roland furieux, Marc Zuckerberg son libraire exclusif.

L’histoire littéraire a fait de Don Quichotte une figure tragique de la modernité, l’emblème d’un conflit entre la tradition, représentée par le roman de chevalerie, et le monde moderne, désenchanté au sens propre, c’est à dire sans enchanteurs. 

Don Quichotte est cependant conscient, jusqu’à un certain degré, du caractère construit de sa croyance en la permanence d’un ordre chevaleresque : sa folie tient moins, en cela, au fait qu’il est un personnage du passé réincarné dans le monde futur, qu’à l’étrange rapport qu’il établit lui-même entre sa vocation et ses lectures. Don Quichotte, il en est conscient, s’est construit comme chevalier à triste figure, et on le voit d’ailleurs adopter ce nom, de façon réfléchie, comme on le voit, avant l’épisode du heaume de Mambrin, se confectionner une première visière en carton, qui résista si mal aux tests de résistance qu’il lui fit subir,” qu’”il en fit une nouvelle, renforcée en dedans avec des tiges de fer” : sa folie est étonnamment raisonnable. 

Cervantès approfondit ce paradoxe dans l’épisode des Deux amis. Anselme, qui doute maladivement de la fidélité de son épouse, a imaginé toute une machination pour mettre celle-ci à l’épreuve, une machination qui consiste à exiger de Lothaire qu’il essaie de la séduire. Celui-ci va alors tout faire pour détourner son ami de son funeste projet, en lui démontrant son caractère irrationnel. Ce à quoi Anselme lui répond simplement, après avoir écouté tous les excellents arguments de Lothaire : “ mais tu dois considérer que j’ai une maladie, et qu’il faut donc ruser pour me guérir.” 

Etrange roman, où les fous sont lucides, tandis que leur entourage se montre étonnamment complaisant avec leur folie : car de même que Lothaire finira par séduire la femme d’Anselme, on verra Sancho Panza souvent croire aux affabulations de son maître, et son entourage souvent composer avec sa folie. Tout le monde, après tout, aime à des degrés divers les romans de chevalerie, et le curé lui-même en sauvera quelques uns de l’autodafé qu’il a ordonné.

Inversement, même pour Don Quichotte, son plus ardent défenseur, la chevalerie n’est pas  un absolu : il note lui-même que « les usages ne sont pas venus tous à la fois, ils s’inventent l’un après l’autre” — ainsi par exemple de la nécessité de payer son auberge, même si elle n’est mentionnée dans aucun roman.

Et cela va jusqu’au paradoxe: “tous mes actes passés, présents et à venir se justifient par leur exacte conformité aux règles de la chevalerie, que je connais mieux que tous les chevaliers qui ont professé dans cet ordre.” Cet avantage est proprement moderne — il est de l’essence de la modernité de tirer avantage du présent. 

Ainsi, même l’éloge, celui-ci d’obédience toute classique, de l'imitation qu’on découvre quelques pages plus loin, est tempérée d’une sorte de lucidité critique : Don Quichotte sait que « ni Ulysse ni Enée ne furent dépeints et représentés tels qu’ils étaient, mais tels qu’ils devaient être pour servir de modèle de vertu aux hommes à venir.”

La littérature semble ainsi bien relever en dernier lieu de la ruse, celle par laquelle Anselme réclamait d’être soigné — et le roman d’apparaître soudain comme une sorte de remède à la folie contemporaine du complotisme. Le complotiste n’a pas besoin de raisons ou d’argument rationnels, il en a déjà beaucoup trop, il a réponse à tout ; ce dont il manque cruellement, c’est d’enchantements.

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